Le tourisme du futur… C’est une blague, non ?

En résumé :

  • Parler du tourisme du futur est une imposture, voire une totale stupidité.
  • Personne ne peut prédire l’avenir dans le tourisme …même sous un mois.
  • Personne n’avait vu venir l’impact d’Internet, des OTAs, des smartphones, d’Airbnb, etc. alors de là à faire de la voyance jusqu’à 2050…
  • Parler du futur est une diversion pour ne pas regarder et travailler sur le tourisme de maintenant.

Parler du futur, on aime ça ! La science-fiction plaît depuis plus d’un siècle. Au moins depuis Jules Verne. Mais, on veut désormais l’appliquer à l’économie, comme on le faisait jusqu’ici à la science. Et le tourisme façon Star Trek n’échappe plus à cette boulimie imaginaire, sinon ce prévisionniste bon marché.

Non content de tenter de dessiner un demain proche, on ose déterminer le futur touristique en 2030, qui pourrait déjà paraître extravagant par lui-même. Et comme si ce n’était pas assez puissant, on en est arrivé à l’imaginer en 2050 ! Pourquoi ne pas oser le troisième millénaire ?

Où ai-je bien pu mettre mon désintégrateur ?

C’est ainsi que paraissent dans des médias et des ouvrages — le plus sérieusement du monde et sans douter de rien — des études, des thèses, des conférences sur ce que sera le tourisme dans une douzaine à une trentaine d’années.    

Il s’est même organisé en septembre 2017, les « Entretiens de Vixouze » au château du même nom, dans le Cantal. Il fut présenté comme le « 1er Think Tank mondial sur le tourisme du futur ». Diantre !

De grands spécialistes et experts, mais aussi des vaticinateurs improvisés, ont défilé pour parler doctement de thèmes aussi formidables que « La famille & le tourisme social en 2050 », « L’évolution des modes de loisirs en 2050 », « Peut-on imaginer en 2030 un tourisme avec ou sans syndicats professionnels ? » ou encore « Comment le tourisme sera-t-il distribué en 2050 ? ».

Transférer les thèmes de nos préoccupations actuelles vers le « plus tard », c’est sûr qu’il fallait y penser. De quoi combler la curiosité d’un public avide de savoir, comme une belle choucroute satisfait le ventre d’un affamé.

Imposture

Evidemment, quand je leur pose la question de l’absurdité et du je-m’en-fichisme de tels sujets parce que raccrochés à 2050, les intéressés répondent la main sur le cœur et vexés qu’on ne les prenne pas au sérieux, qu’il ne s’agit pas de sortir la boule de cristal, ni de plonger le regard dans le marc de café. Mais seulement « de parcourir le champ des possibles, de rêver, de nous orienter ».

C’est donc ça qu’il fallait que je comprenne. Ce n’est plus d’économie touristique austère et responsable qu’il s’agit, mais bien d’une plongée sans bouteilles et sans masque dans la méditation intellectuelle et spirituelle, un tantinet pifométrique.

Pour s’orienter, encore faut-il avoir une boussole. Celle du futur n’existe pas encore. Ni la machine à se projeter dans le temps.

Aussi, aurai-je un penchant pour la déclaration de Maurice Schumann : « Je préfère un futur imprévisible à un futur imposteur ».

Soyons clair. Tout le monde sait qu’il est impossible de savoir de quoi demain sera fait, à court et encore davantage à long terme. Et plus encore en matière économique. Les influences de toutes sortes rendent l’exercice vain, voire fumeux.

L’évolution des mœurs, les mouvements migratoires, les réactions du public et des marchés, les changements climatiques, les guerres, la mondialisation, la finance spéculative, le progrès technologique, la raréfaction des ressources énergétiques, les rivalités économiques et politiques entre nations, etc. — la liste est d’emblée très longue… Rien que cet échantillon de facteurs rend toute prévision parfaitement irréaliste. 

Des certitudes demeurent peut-être. Le savoir technologique, qui influence lui aussi, s’accélère à une vitesse folle. Mais, le rythme de son évolution semble lui aussi imprévisible. Une génération technologique durait cinq ans, il y a 10 ans. Elle est aujourd’hui de trois ans. Le savoir double tous les sept ans. D’ici 30 ans, on s’attend à ce que le savoir double tous les 72 jours !

Encore une prévision, me direz-vous. Mais, tout cela reste concrètement imprécis.  

L’intelligence économique prend le pas sur l’économie d’échange. Le savoir devance la création et devient une ressource majeure. Et ce n’est aborder qu’une infime partie de la difficulté prévisionniste.

Un futur …qui existe déjà

Certes, on devine déjà un certain nombre de variables qui se développent. Le consommateur, et plus particulièrement le touriste, sera ultra connecté et surinformé. Mais, avouez que c’est facile à avancer puisque c’est déjà quasiment le cas, en attendant d’implanter une puce électronique à chacun.

L’intelligence artificielle déjà omniprésente et qui nous réserve encore de nombreuses surprises, la flexibilité et la personnalisation extrêmes, le sur-mesure au doigt et à l’œil, la sécurisation ultime et la limitation de tout risque (y compris de façon utopique d’être déçu), la fin du cash et les paiements par biométrie, le tout robot remplaçant l’homme, le virtuel dans la réalité augmentée qui conduit au voyage immobile, les constructions par imprimante 3D… et ainsi de suite. Il s’agit de truismes et de choses déjà exploitables ou qui le seront bientôt. Point de futurisme là-dedans.

À l’horizon 2030, certains prédisent que la pauvreté extrême diminuera fortement sur la foi du constat qu’elle se serait réduite depuis au moins 15 ans. C’est tracer naïvement une ligne continue d’évolution ascendante à partir de ce qu’on observe déjà, comme si rien ne pouvait la bloquer ou la distraire.   

Donc, on imagine déjà le « tous touristes », en se frottant les mains. Car le pauvre n’est pas un touriste. Il a d’autres préoccupations…

Ce qui est accessible aujourd’hui sera rare et cher demain, comme le ski par manque de neige. Une évidence sans doute facile à imaginer par nos connaissances sur le réchauffement climatique.

Je lis que les temps de transport seront encore plus comprimés, avec le train qui pourrait devenir plus rapide que l’avion. C’est en corollaire un rétrécissement forcené du monde. Encore du bon pour le tourisme pour faciliter les voyages.

Et la téléportation, personne n’en parle de la téléportation ?! Fini les transports, vive l’immédiateté. Justement, le « tout-tout-de-suite » sera roi. Plus le temps de vivre. Mais peu importe, puisque demain sera mieux.

Demain sera forcément mieux

« Des offres 100 % humanisées et centrées sur l’expérience de l’authenticité. Le tourisme sera écologique ou ne sera pas ». Voilà encore d’autres injonctions que l’on s’autorise à propos du tourisme de demain.

Pour nous conforter dans ces divinations, il nous faut faire confiance au mirage du numérique et des start-ups, qui devraient en principe tout arranger face à nos peurs, nos doutes et nos incapacités d’aujourd’hui.

On nous montre présomptueusement la chambre d’hôtel du futur, qui n’a pourtant rien de futuriste. Nous vivrons des vacances sous la mer ou dans l’espace, pour lesquels on conçoit depuis au moins 40 ans des hôtels adaptés.

On évoque la nourriture de demain, comme on nous prédisait dans les années 1960 qu’en 2000 nous ne mangerions plus que des pilules remplissant tous nos besoins énergétiques et nutritionnels. Plus besoin de cuisine chez soi, de restaurants, avec une dentition devenue inutile !

Des visionnaires aveugles

Si l’imposture à évoquer le tourisme du futur apparaît si grande — car c’est bien ça qu’il s’agit de dénoncer —, c’est qu’en nous retournant sur le passé récent, les leçons ne semblent rien nous avoir appris.

• Personne, ni même les grands groupes de tourisme et ceux qui nous donnent des leçons aujourd’hui, n’avait vu venir l’impact d’Internet sur nos vies, sur notre consommation, y compris touristique. Les experts les plus éclairés n’y voyaient qu’une sorte de Minitel plus rapide, quittant son moniteur brun-beige, et servant juste d’annuaire amélioré.

Les OTAs, si imposantes aujourd’hui et leur puissance de feu incroyable, étaient prises comme de simples agences de voyages virtuelles qui allaient de toute façon crever, comme les agences en dur. Il fallait juste attendre que le phénomène se produise.

Airbnb (et ses concurrents) était regardé de haut il y a encore peu de temps, comme d’un gadget négligeable d’amateurs. L’opérateur fait l’objet de toutes les haines possibles à cause de son succès si faramineux et justement si inattendu. D’ailleurs, on lui en veut finalement moins d’être là qu’on ne s’en veut de ne pas avoir prévu qu’il existerait ou de ne pas avoir eu l’idée avant ses créateurs !

• Qui aurait pensé que les smartphones, que presque tout le monde a dans sa poche, seraient de véritables ordinateurs polyvalents portatifs ultra miniaturisés, capables de tant de choses ? Alors qu’on les désignait — sans en donner le nom actuel — juste comme un moyen de téléphoner hors de chez soi, sans devoir se rendre dans une cabine téléphonique publique.

• Et les micro ou nanotechnologies, le numérique et les méga-datas qui pourraient, si on les laissait faire, tout scruter et tout rapporter de nos mœurs, comme les caméras installées partout et comme la biométrie qui se généralise « pour notre bien et notre sécurité », cela va de soi. On ne les avait pas imaginés un jour si présents et si diffusés partout.

Toutes ces sous-estimations volontaires, ces négligences coupables et ces erreurs d’appréciations sur un futur proche ou déjà là, qui affecte le tourisme, ne datent pas d’un siècle, mais seulement d’une à deux décennies, tout au plus. Tout était déjà là, mais on ne le calculait pas comme des éléments capables de changer nos destinées et nos habitudes.       

Quant à l’activité touristique, on ne sait pas comment les avions, les trains, les campings, les hôtels seront remplis dans …un mois. Alors, comment des « abuseurs » peuvent-ils lancer des prévisions de remplissage et de recettes sur un an, deux ans, voire plus encore, pour le plus grand plaisir de ceux qui les croient et qui ne doutent de rien ? Evidemment, leurs prospectives sont systématiquement fausses quand arrive l’échéance de cette futurologie de foire. Mais chut !

En somme, l’homme — aussi instruit et renseigné soit-il — n’a pas cessé de se tromper quand il s’agissait de déterminer l’avenir. Et quand il tombait juste, ce n’était que le fruit du hasard ou de la chance. Ce ne sont donc pas nos voyants du tourisme, avec leurs tarots en main, qui feront soudainement mieux.  

Mais rien n’y fait, le tourisme 3.0, 4.0, …40.0 fait rêver. On parle ainsi sous le couvert d’improbables algorithmes et de modèles macro-économiques pour donner dans le scientifique à deux sous. Pourquoi pas. Cela valorise ses auteurs. Et le public semble aimer être dupé. Sans l’être tant que ça.

Entre objectifs et pifométrie

Pour autant, s’il ne faut pas confondre « les fantasmes avec une réalité possible », il ne faut pas non plus confondre « objectifs et prévisions ».

Si nul ne peut prétendre prophétiser (l’avenir), sauf à tromper son monde et à mentir, on peut fixer des objectifs à atteindre. C’est alors le travail de ceux qui œuvrent aux commandes.

Par exemple, les ingénieurs qui mettent minutieusement au point le tourisme spatial, travaillent sur du long terme pour espérer voir la concrétisation de leur projet dans 30 à 50 ans, le temps d’aboutir. C’est de la prospective objective. Un avenir qui se prépare.

Quand sur un autre plan les gouvernements français qui se succèdent depuis peu annoncent vouloir accueillir 100 millions de touristes étrangers en 2020, c’est un objectif, pas une prédiction. Cela reste plus respectable.

Evidemment, il faut dire que cela sera facile puisque les statistiques sur le tourisme français et d’autres pays sont purement et simplement fantaisistes (voir notre analyse sur le sujet), car les moyens de calculs utilisés ne permettent pas de définir les données publiées. Sinon en les inventant.  

Il sera donc aisé de modifier les chiffres sur un coin de table, comme on les écrit aujourd’hui, car personne ne peut les vérifier.

La question qui subsiste sera de savoir s’il existe depuis Gilbert Trigano (Club Med), ou existera, des visionnaires dans le tourisme. Je serais tenté de répondre que non. Pas en ce moment en tout cas, à la lumière de ce qu’on voit et des erreurs d’interprétations ou des manquements passés.

Passer à côté du présent

Le plus gênant, dans cette cascade prétentieuse de prédictions, reste que si parler avec insistance du tourisme de demain semble faire fantasmer les uns et les autres, y compris les plus érudits, cela paraît surtout être le moyen de ne pas regarder le tourisme d’aujourd’hui dans le blanc des yeux. C’est une sorte de dérivatif, de divertissement, de distraction, d’écran de fumée, de diversion pour ne pas s’attacher à ce qu’il faudrait faire dès maintenant. Une espèce de fuite en avant.

Se tourner en arrière, vers le passé, réconforte ; regarder l’avenir, rassure par le côté « tout sera forcément mieux demain » ; réfléchir au présent, inquiète.

Ou autre adage : « les pessimistes s’ancrent dans le passé, les optimistes se noient dans l’avenir et les réalistes décortiquent le présent ». Je serai donc à classer parmi les réalistes.

Il reste tant de choses à faire pour un tourisme performant, humain, digne, respectueux, raisonnable, éthique, agréable pour tous, citoyen, honorable et enrichissant à tous les points de vue.

En attendant — et c’est mon conseil — si on vous parle du tourisme en 2030 ou en 2050, riez de bon cœur, bouchez-vous le nez, cherchez aussitôt la caméra cachée et passez votre chemin. Il y a mieux à faire. Dès maintenant.

 

Paru le 16 décembre 2017

Mark Watkins