Le Gouvernement s’intéresse au tourisme. Et, donc…?

Ils sont venus, ils étaient tous là, ou presque ce 26 juillet 2017 : une dizaine de ministres, dont le Premierdu jamais vu en termes de grosse mobilisation pour le tourisme —, des VIP et des happy fews parmi les professionnels du tourisme. Lesquels auraient fait scandale s’ils n’avaient pas été invités.

Il s’agissait du premier Conseil interministériel du Tourisme, avec sous le bras une feuille de route du gouvernement en matière touristique et des premières mesures concrètes.

Le positif est que cela montre que le gouvernement a reçu 5 sur 5 l’appel des professionnels qui se chagrinaient de ne pas trouver de ministre du tourisme à part entière dans le nouvel organigramme gouvernemental.

Le côté « interministériel » donne une dimension de puissance supplémentaire pour faire penser que tout le monde va adhérer à la cause comme un seul homme.

Données de cadrage inexactes

Le négatif est que les discours commencent mal, par des informations que l’on sait inventées : « La France, première destination touristique mondiale, 83 millions de touristes internationaux accueillis, 8 % du PIB ou encore 2 millions d’emplois directs et indirects ».  

D’emblée, ce n’est pas très professionnel quand on se rappelle que les méthodes pour calculer ces données …ne le permettent pas. Qu’on ne sait pas exactement combien nous recevons de touristes étrangers, qu’on ignore combien ils dépensent réellement et que leurs motivations d’achat sont peu connues. Bref, ces chiffres sont fantaisistes. 

Et si cela se trouve, nous produisons davantage de recettes touristiques qu’annoncées et recevons bien plus encore de touristes ! Personne ne peut le savoir à l’heure actuelle. — Voir notre article « Pourquoi les données du tourisme français sont-elles forcément fausses ? « 

Un menu avec de nombreux plats

Quant au menu de la feuille de route, il se voudrait presque complet où la majorité des thèmes touristiques est abordée (handicap, tourisme culturel, slow-tourisme, tourisme de shopping, tourisme d’affaires, œnotourisme, montagne en été, tourisme des clientèles seniors, tourisme de croisières, etc.). De quoi se régaler d’avance.

Le programme des réjouissances est même tracé jusqu’en juillet 2019 avec des rencontres régulières sous la forme d’autres Conseils interministériels, de Conseils de pilotage ou encore d’une Conférence annuelle du Tourisme. Du sérieux !

On pourra sans doute regretter, comme à chaque fois depuis des années, que ce sont toujours les mêmes présents parmi les représentants du tourisme. Conviés inéluctablement à ces messes pour donner leur avis ou marquer de leur présence, ils ne représentent généralement qu’eux-mêmes et apportent dans leur panier des idées rarement nouvelles, souvent peu adaptées aux besoins de notre industrie et de sa clientèle.

Beaucoup d’entre eux, ainsi que des élus présents, ignorent comment fonctionne le tourisme et quels sont ses mécanismes.

Mais, l’important n’est-il pas de pouvoir affirmer que les décisions sont prises collégialement et en concertation avec les organisations professionnelles ? De cette façon, n’importe qu’elle mesure pourra passer.  

• Les premières mesures annoncées

1 – Délivrance des visas en 48 heures dans 10 nouveaux pays d’ici le 1er novembre 2017 (8 pays) et le 30 juin 2018 (2 pays).

Rendre plus rapide la délivrance de visas vers un nombre plus important de pays ne peut être qu’une bonne nouvelle. Mais, sauf exceptions, hormis faciliter la vie des gens, cela ne produira pas un afflux significatif supplémentaire de touristes.

2 – Engagement sur un temps d’attente maximum à la police aux frontières dans les aéroports de 30 minutes pour les ressortissants européens et de 45 minutes pour les non européens à compter du 1er janvier 2018.

Le temps détestable d’attente pour passer la frontière dans les aéroports internationaux français est dénoncé depuis au moins une quinzaine d’années. Pas assez d’effectifs de police. Laurent Fabius avait déjà promis une telle mesure. Mais, sans concrétisation. C’est donc une nouvelle fournée de promesses qui est avancée. On demande à voir.

On pourra également s’étonner qu’un maximum de 45 minutes d’attente visée satisfasse des passagers ayant peut-être 12 heures de voyages dans les reins, voire bien plus encore…

3 – Plan d’entretien des autoroutes entre les aéroports franciliens et Paris par un partenariat public privé pour le nettoyage, le ramassage des détritus, la tonte et l’élagage des espaces verts de façon régulière.

Voilà une micro mesure qui ne peut être que satisfaisante. On voit que les ministres prennent souvent l’avion !

Mais, si cela entre dans l’objectif de soigner l’image du pays auprès des touristes étrangers, la logique voudrait que l’on fasse la même chose à Paris même, première destination française. De plus en plus sale et négligée dans l’entretien quotidien de ses rues depuis ces dernières années, la ville-lumière oublie trop de briller sur le registre de la propreté.

Et pour rester cohérent, il faudrait également s’occuper des gares TGV, où l’on constate partout que personne ne ramasse les détritus sur les voies et que les mauvaises herbes y prospèrent en abondance.

Mieux encore, il faudrait rendre les entrées de villes plus esthétiques, où les panoramas sont souillés par des forêts de panneaux publicitaires et des kilomètres de parkings et de magasins en forme d’entrepôts à l’aspect déplorable. Evidemment, ce chantier est impossible. Donc, restons aux minimas, sans plus d’ambition.  

4 – Préparation d’un plan d’investissement dans les stations balnéaires et de montagne.

Il s’agit de « lutter contre la dévitalisation des stations touristiques liées à l’insuffisance ou à la vétusté de l’offre de services et du patrimoine de logements d’accueil, un dispositif incitatif sera recherché pour permettre aux copropriétaires de rénover leurs résidences et de favoriser la montée en gamme nécessaire de l’offre de logements d’accueil pour rester dans la compétition touristique internationale. »

C’est là aussi un sujet dont on parle depuis des lustres, celui des lits froids et des stations qui se meurent en dehors de quelques semaines par an. Mais, la solution dépasse de loin celle des incitations fiscales, voire des éventuelles subventions ou menaces aux propriétaires de logements.

C’est une préoccupation globale qui doit être prise en compte : les évolutions de la demande touristique, l’urbanisation, l’enneigement pour les stations de basse et de moyenne montagne, l’animation, les stratégies de destinations… et même le non accès à Internet, voire au 3G.

En somme, cette mesure annoncée est loin d’être même un début de solution.

5 – Augmentation du nombre de contrats d’apprentissage dans le secteur, en concertation avec les professionnels.

« Le système d’apprentissage doit être refondé pour développer l’offre des entreprises en direction des moins de 25 ans et lutter efficacement contre le chômage des jeunes. »

Cette mesure pourra peut-être, selon son contenu final, rendre service aux professionnels du tourisme, dont les restaurateurs et les hôteliers : disposer de plus d’apprentis à la place du personnel salarié, par ailleurs introuvable.

Mais, cela ne résoudra pas le problème de la qualité de l’offre / prestation, ni celui du désintérêt des jeunes à épouser les métiers du tourisme, le turn-over très important et la dévalorisation des métiers manuels. A quoi sert de former des jeunes s’ils n’ont que l’envie de quitter le métier une fois diplômés ?  

6 – Signature en 2018 d’un accord d’engagement de développement de l’emploi et des compétences (EDEC).

« Cet engagement sera signé avec les représentants du secteur (OP et OS) visant la mise en œuvre d’un plan d’actions pour répondre aux besoins en termes d’emplois et compétences du secteur. Il comportera notamment comme priorité l’impact du numérique. »

Là non plus, dans un secteur d’activité comme celui du tourisme qui chroniquement ne trouve pas de personnel, cette mesure ne pourra en aucun cas apporter une quelconque attractivité du secteur touristique auprès des salariés. On avait vu les effets de la baisse de la TVA en restauration en 2008 qui devait conduire à créer de l’embauche. Il n’en a rien été.

C’est un travail de fond qu’il faut réaliser pour donner l’envie aux jeunes de travailler dans le tourisme et ce durablement. Mais aussi pour aider les entrepreneurs à trouver un épanouissement dans le secteur, notamment en réduisant la masse de contraintes qu’ils portent sur le dos : normes, administratif, charges et taxes,…

7 – Mobilisation de l’expertise publique au profit des territoires.

« Soutien aux projets touristiques des territoires ruraux avec le dispositif AIDER : mobilisation de hauts fonctionnaires des corps d’inspection et des conseils généraux ministériels pour accompagner les collectivités territoriales dans l’élaboration de projets de territoires en associant l’expertise d’ATOUT France. »

Cela ne peut être que bénéfique. Sauf que l’expérience montre que de très nombreux projets touristiques ruraux (mais aussi ailleurs) portés par des élus territoriaux, aidés ou non par des experts, sont des lubies. De l’insensé, de l’utopique qui ne marche pas et ne représente à terme que des déficits parfois très importants, sans retombées économiques pour la destination. Donc, rien ne devrait changer sur ce registre.

Certes, si l’on n’investit pas, les touristes ne viendront pas, a t-on coutume de prétendre. Mais, il est démontré que malgré des investissements, aux coûts parfois pharaoniques, les touristes ne viennent souvent pas non plus en zones rurales, hormis sur un laps de temps très court et donc peu rentable.

8 – Fluidification des opérations de détaxe, notamment dans les aéroports.

« Afin de faire refluer les files d’attente préjudiciables à l’image de marque de la destination France… ».

Comme pour entrer en France, on veut rendre le départ plus facile. C’est forcément une juste initiative, mais il s’agit d’une mesurette qui n’aura pas de retombées significatives pour le tourisme français. Et à peine pour son image.    

9 – Lancement à l’automne 2017 de la plate-forme « DATAtourisme ».

DATAtourisme a vocation à collecter, centraliser et diffuser des données dans un objectif d’information et de promotion des destinations / attractions touristiques.

Elle permettra de répertorier l’ensemble des points d’intérêts touristiques, qualifiés et géolocalisés, qui sont aujourd’hui éparpillés dans les différentes bases de données territoriales. La finalité est de les mettre à la disposition des entreprises, start-ups, diffuseurs, etc. souhaitant développer des services numériques. Collectées au plus près du terrain et mises à jour en permanence, ces données sont voulues comme étant des plus fiables. Cette solution est potentiellement très plébiscitée.

Voilà un projet en cours qui est intéressant à plus d’un titre : agglomérer et fournir des informations (culturelles, touristiques, événementielles,…) à des diffuseurs. On verra bien entendu si l’outil tient à la fois ses promesses et la route, car nos administrations nous ont habitué à des déconvenues face à de grands chantiers.

10 – Signature d’une convention-cadre interministérielle visant à soutenir et promouvoir la filière du tourisme culturel en France au dernier trimestre 2017.

C’est une approche appréciable dans la mesure où les « cultureux » voyaient dans le tourisme un mal insupportable mais nécessaire pour permettre de contribuer au financement du patrimoine et de son fonctionnement.

Mais, on peut soupçonner par là une volonté souterraine de développer un tourisme d’élite au détriment du tourisme populaire. Beaucoup fantasment que la France devienne un grand Monaco attirant une clientèle de milliardaires et de personnes qui dépensent beaucoup.

• Que manque-t-il dans tout ça, avec presque rien de neuf ?

Si le plan balaie large et cherche à intégrer les professionnels qui ne pourront pas ensuite le contester (tactique de base de tout politique qui se respecte), il manque un grand nombre de sujets, dont voici quelques uns :

OÙ PARLE-T-ON DES TOURISTES FRANÇAIS ? Sinon d’annoncer vouloir permettre les vacances au plus grand nombre, sans dire comment procéder…

Le tourisme domestique est pourtant la première demande en France. Les Français en vacances et en week-ends ne produisent certes pas du commerce extérieur (de l’argent qui entre depuis l’étranger), mais cela rapporte beaucoup en taxes aux caisses de l’Etat et des collectivités, ainsi qu’en emplois à la société.

Aucun gouvernement n’évoque jamais ce qui serait à faire pour développer et qualifier le tourisme vers les citoyens français, depuis l’instauration des chèques vacances en 1982.

Tant pour le tourisme d’affaires que pour le tourisme de loisirs, les gouvernements qui se succèdent et les élus tous ensemble ne s’intéressent qu’aux événements internationaux et aux clientèles étrangères, ignorant le plus important, tels des papillons de nuit attirés par une seule lampe.

Or, comment soutenir et consolider le tourisme, comment le rendre sympathique, comment créer une chaîne de l’accueil, si on ne le vend pas positivement en premier aux habitants de notre pays ?

PAS DE BASE DE DONNÉES SUR LA FRÉQUENTATION TOURISTIQUE ? La création d’une base de données sur la fréquentation et le comportement d’achat des touristes français et étrangers est attendue depuis longtemps. Mais, ce gouvernement comme ses prédécesseurs ne l’évoque pas un instant. Tout le monde semble se satisfaire de la méthode qui consiste à inscrire des chiffres sur un coin de table. Car, c’est ainsi que cela se passe, si l’on veut résumer.

Il s’agirait bien sûr de parvenir à limiter la navigation en aveugle comme c’est le cas actuellement, ainsi que les stratégies touristiques floues qui ne s’appuient sur rien d’objectif et de raisonné.

Connaître l’économie du tourisme et son fonctionnement par la collecte de données et d’informations fiables et utiles sur la demande touristique semblerait pourtant la première des choses à faire pour tout débutant. Cela éviterait par ailleurs, à terme, de dire n’importe quoi sur les chiffres du tourisme. Et également de laisser le champ libre à des cabinets d’études qui publient des informations incorrectes ou falsifiées.

Encore une fois, on ne sait pas combien de touristes séjournent chez nous, combien qui ne font que traverser notre pays pour se rendre ailleurs, dans quels hébergements ils logent (rien ou si peu sur le marché des plateformes de locations), quelles sont leurs dépenses, quelles sont leurs attentes et comportements d’achat, etc.

Certes, de telles études coûtent très cher. Et c’est la raison pour laquelle bien peu existent et sont financées. 

Et puis, au final n’est-ce pas mieux de ne rien savoir ? Cela permet d’avancer ce qui arrange le politique et d’alimenter les discours des laudateurs. Donc, c’est cette voie qui reste choisie : ne pas savoir et prétendre le contraire (avec assurance). 

ET LA PROMOTION TOURISTIQUE ? Elle n’est pour ainsi dire pas évoquée dans le plan, ni au travers de budgets, ni au travers de moyens et d’acteurs pour la réaliser.

On se garde bien également de citer le portail Internet de promotion touristique qui, jusqu’ici, a été une immense gabegie. Quant à la qualité / performance de l’action d’Atout France sur ce registre, chuuut ! No comment.

ON TAIT LE SUJET DE LA LOCATION DE LOGEMENTS MEUBLÉS PRIVÉS… Pour ne pas fâcher les hôteliers, on n’en parle pas des Airbnb et compagnie.

Pourtant, comment atteindre les 100 millions désirés de touristes étrangers d’ici quelques années si on ne tient pas compte de cette offre disponible, qui ne coûte rien aux collectivités et qui est extrêmement populaire en France, tant du côté des propriétaires de biens que des vacanciers ?

C’est grâce à elle que l’on pourra favoriser le développement touristique et pas autrement. Car, il n’est pas envisageable de créer de nombreux autres hôtels. Et les autres modes d’hébergement (résidences, villages vacances, auberges de jeunesse nouvelle génération,…) restent confidentiels et en stagnation.

Là encore, culpabiliser les propriétaires de logements et les dégoûter de louer leur bien conduit immanquablement à rendre le tourisme antipathique auprès des Français.

Le Gouvernement va donc devoir choisir et avoir du courage : permettre aux locations d’appartements et de maisons privés de se déployer, avec bien sûr une réglementation adaptée et par-dessus tout intelligente, …ou dégonfler furieusement le tourisme.    

GÉRER ET VALORISER L’IMAGE DE LA FRANCE : On peut réaliser toutes les campagnes de promotion que l’on veut, y compris avec des films suggestifs juste ridicules, c’est seulement la bonne imagecelle qui donne l’envie de venir en France, d’y revenir et d’en parler autour de soi en bienqui attire les touristes.

La sécurité est un des éléments de construction de cette image. Mais pas seulement. Or, jusqu’à présent et cela se ressent encore dans cette approche gouvernementale, on se reposait sur nos acquis ou prétendus comme tels : un patrimoine exceptionnel, de beaux paysages variés, un art de vivre particulier, le french touch que l’on nous envierait,… et des statistiques inventées menant à l’annonce victorieuse de la « France, première destination touristique mondiale ».

C’est comme si nous n’avions plus rien à prouver, à améliorer, à parfaire. Montrer ses biceps et se donner des allures de leader n’est sans doute pas le plus sexy à faire.

D’ailleurs, pourquoi se remettre en question, puisque crise ou pas crise, tout va pour le mieux dans notre tourisme ? Les chiffres fournis gracieusement et avec le sourire par les pouvoirs publics sont faits pour le dire. On croit ainsi pouvoir deviner que les 100 millions de touristes étrangers sont déjà dans la poche.

Autrement dit, comme pour les précédentes Assises du tourisme et autres plans gouvernementaux, certains pensent déjà qu’il n’y a très probablement rien à attendre de ce Conseil interministériel du tourisme et de ce qui s’en suivra. Sinon un gros pétard mouillé et de jolis discours fleuris. Comme toujours.

Paru le 1er août 2017

Charles Gary

Voir le communiqué du gouvernement.