Lettre ouverte au Ministre du tourisme… qui n’existe pas

Monsieur le non-Ministre (permettez qu’on vous appelle comme ça, car de toute façon vous n’existez pas. Nota : si vous êtes une dame, remplacez « le non-ministre » par « la non-ministre »), vous ne savez pas ce que représente le tourisme pour la bonne raison que vous n’avez pas été nommé à ce portefeuille ministériel. Et si vous l’aviez été, vous n’en sauriez pas davantage.

Premièrement, on nomme presque toujours au gouvernement quelqu’un en charge du tourisme qui pense connaître cette discipline parce qu’il part régulièrement en week-ends ou en vacances. Voire participe à des congrès ou des voyages d’études, si courants dans les collectivités.

Ensuite, si les uns et les autres veulent un interlocuteur au gouvernement, il faut bien reconnaître qu‘un Ministère du tourisme ne sert pour ainsi dire à rien. On ne vous fâche pas en le disant puisque vous n’êtes pas ministre. Vous ne manquez rien : vous auriez été avant-dernier dans l’ordre protocolaire du gouvernement.

Car, tout le monde est d’accord (et surtout nous) pour penser que le tourisme est capital pour l’économie et le commerce extérieur de notre pays (de l’argent venu de l’extérieur), qu’il représente beaucoup d’emplois. Et qu’enfin, notre pays est sans aucun doute possible une grande destination touristique, avec sa riche culture, son histoire bien chargée, ses paysages pluriels et séduisants, son art de vivre façon french touch, sa gastronomie que le monde entier nous envierait, …sans parler de tout le reste (la place nous manque).

Mais, quand il s’agit d’aligner des chiffres sur le tourisme, sur ce qu’il pèse réellement, alors tout va mal. Du coup, on les invente. Les contes et comptes de fées sont tout prêts à être racontés à qui veut bien les entendre.

• Le premier piège auquel vous échapperez aurait été celui de devoir recevoir un défilé long comme un train australien (1,1 km) de syndicalistes, de conseilleurs pas payeurs, de lobbies du tourisme, de grands patrons et d’acheteurs de Légion d’honneur. De quoi se laisser enfumer comme un gamin à la sortie de son collège. Ce qu’ils vous auraient dit (on les connaît) aurait rarement été en harmonie avec les réalités du tourisme et pas en osmose avec ce dont il a vraiment besoin. C’est plutôt de leurs besoins personnels dont il aurait été question. Mais certes, ce n’est pas propre au tourisme et pas différent des autres ministères.

• Le second piège à votre non-fonction aurait été celui de devoir gober toute une série d’annonces qu’on nous assène à longueur d’années, dont suivent les plus courantes, de fausses à très fausses (enfin, il faut désormais dire « insincères »).

Tourisme & PIB :

Monsieur le non-Ministre, on vous aurait dit de manière insistante que le tourisme représente 7 % du PIB national, voire même 8 %. Et pourquoi pas 10 % ? Il vaut mieux que vous pensiez que c’est la vérité et que vous répétiez à l’envi à votre tour cette (dés)information.

Il n’y a pas de mauvaise foi. C’est juste que personne ne sait comment déterminer ce que contient cette donnée, puisqu’on ne sait pas calculer combien nous avons réellement de touristes (Français comme étrangers), ce qu’ils dépensent vraiment sur notre territoire et ce qu’ils rapportent.

Cela n’empêche d’aucun de clamer haut et fort que nous recevrions 82, 83 ou 84 millions de touristes étrangers chaque année. Y compris ceux qui ne font que traverser la France ou se rendre chez Disneyland. Demain, ils seront — on nous l’a promis-juré — 100 millions de visiteurs. 

Mais, le tourisme ce serait également 800.000 emplois, voire 1 million et même 2, selon qui en parle. Peu importe ce qu’on dit puisque personne ne sait et ne va vérifier. Alors, autant prendre ses aises, adopter un genre péremptoire et sûr de soi pour l’affirmer et tout le monde y croira, comme un adepte devant son gourou.

Non seulement, vous serez conforté, Monsieur le non-Ministre, par votre administration sur ces données, mais la presse reprendra en chœur cette proclamation victorieuse, de même que tous les élus que vous auriez croisés dans votre sillage si vous aviez été déclaré Ministre.

Nous vous invitons à lire notre article qui explique que ces données ne sont pas plausibles : « Pourquoi les données du tourisme français sont-elles forcément fausses ?« 

La France, première destination touristique mondiale.

Autrement dit, le pays dans le monde qui reçoit le plus de touristes étrangers. Sans parler des Français qui « touristent » en France. Ça, Monsieur le non-Ministre, ce sera la crème de la crème de ce qu’il vous aurait fallu retenir, et surtout dire et redire constamment autour de vous et auprès des journalistes : « La-France-est-la-première-destination-touristique-au-monde ».

Crise ou pas crise, cela reste et restera un leitmotiv à avancer coûte que coûte pour marquer les esprits (faibles).

Encore une fois, les chiffres pour valider ce postulat de la France number one planétaire du tourisme, sont tout ce qu’il y a d’inexact, pour la bonne ou mauvaise raison qu’on ne sait pas, encore une fois, quantifier notre fréquentation touristique. Il est impossible de pister les visiteurs, surtout européens (sans visas) qui font la majorité des entrants (en toute logique).

Pour se consoler, c’est également souvent le cas des autres pays qui participent au concours international de la destination la plus attirante. Tout le monde ment dans ses statistiques, en somme. C’est donc à celui qui mentira le mieux.

Si vous n’êtes pas Ministre du tourisme, que vous importe de dire la vérité ? Si vous l’étiez, il en serait de même. Tant que le faux est plus séduisant à lire et à écouter que le vrai, personne ne va bouder son plaisir. Donc, on garde cette belle histoire, aussi ancienne que la communication dans la politique.

Le manque de budget pour la promotion du tourisme français.

Là, on aurait eu besoin de vous, si vous aviez été bombardé Ministre du tourisme. Il faut plus d’argent pour que la France reste première mondiale, affirme-t-on la main sur le cœur ! On se compare même à l’Espagne qui disposerait de beaucoup plus de moyens financiers que nous, les fourbes !

L’explication est simple. D’un côté, nos moyens sont dispersés dans un millefeuille d’acteurs publics qui dépensent comme ils veulent, n’importe où et n’importe comment pour se donner l’illusion de faire venir des touristes. Il n’est un bourg, une ville, un département, une région, et même la France avec une agence nationale, qui ne dépensent pour leur promotion touristique chacun dans son coin. Et même la moindre communauté de communes désertique casse sa tirelire pour se payer un office de tourisme déserté.

Le problème, Monsieur le non-Ministre, est que personne ne mesure jamais les retombées des actions de promotion du tourisme. C’est d’ailleurs plutôt mieux ainsi. Autant ne pas savoir… Comme ça, l’autocongratulation a le champ libre. Les Assises du tourisme, elles aussi, sont faites pour ça : s’auto-satisfaire de ce qui n’existe pas.

Partout, ou presque, des hommes et des femmes politiques, qui comme vous, ignorent tout du tourisme, prennent malgré cet handicap de lourdes décisions sur ce registre. Ils décident jusque sur la couleur des dépliants touristiques. Ils votent des lois. Les mécanismes du tourisme et la connaissance des attentes des touristes et voyageurs leur sont étrangers ; mais ils décident quand même.

Autrement dit, il faudrait déjà savoir ce que valent vraiment les actions de promotion touristiques payées ici et là avec de l’argent public, avant de mobiliser des fonds additionnels, qui seraient sans doute aussi mal utilisés que les premiers. Déjà que les précédents sites Internet pour le tourisme français, lancés en grande pompe, ont été des petits Waterloo… Mais ça, Monsieur le non-Ministre, on évitera consciencieusement de vous l’apprendre.

Rien n’est trop beau pour le rayonnement touristique.

Un nouveau palais des congrès par ici (une vingtaine en projet pour des coûts pharaoniques) pour des hypothétiques congrès internationaux (qui pourtant ne se rendent qu’à Paris et sur la Côte d’Azur), des hôtels de luxe par là, des restaurants étoilés ailleurs, des investissements dispendieux (parcs de loisirs, parcs d’attractions, musées, etc.) à n’en plus finir… que ne ferait-on pas pour le rayonnement d’une ville ou de la France.

Mais, les clients pour les fréquenter et les amortir ne seront souvent pas présents et ne le seront parfois jamais.

Heureusement, à nouveau, que l’argent public est là — en même temps, on nous dit qu’il n’y en a plus — pour payer tout cela. Peu importe l’inutile et l’utopie, pourvu que cela en jette. Et surtout ne commandons jamais d’études de marchés, sinon de complaisance. Cela pourrait contrarier l’élu de base.

Le tourisme de luxe, il n’y a que ça de vrai.

C’est sûr que les riches, ça dépense beaucoup, ça se tient bien, c’est beau à voir avec leurs belles voitures et leurs magnifiques habits. Les élus — et cela aurait été votre cas si vous aviez été promu Ministre du tourisme — ne veulent plus que ça : du tourisme haut de gamme. La France se voudrait en méga Monaco. C’est si bien.

Le tourisme de masse, les vacanciers en shorts trop longs et en tongs, les odeurs de frites sur la plage,… pouah ! on n’en veut plus. Sauf que le marché du luxe n’est pas extensible et il ne suffit pas de semer des palaces pour que les milliardaires débarquent comme un seul homme. Mais, on vous expliquera évidemment le contraire, Monsieur le non-Ministre, et vous y croirez.      

Des statistiques sorties du chapeau.

Il n’y a pas que les données officielles de la demande touristique qui perdent le Nord (donc tout le monde les croit justes puisqu’elles sont officiellement fournies par des officiels). Ailleurs, l’inventé promis en vérité vraie coure les rues.

Des baromètres conjoncturels hôteliers qui transforment les scores des chaînes hôtelières, si faciles à collecter, en performances de l’hôtellerie française, ce qui n’a bien sûr rien à voir. Des statistiques écrites sur des coins de tables sur des volumes consommés de sandwiches, de pizzas et de hamburgers sans jamais douter de ces chiffres fantaisistes. Etc.

Mais, l’important n’est-il pas ce que l’on a envie de croire, pas la vérité ? Et tant pis si ces statistiques erronées ne permettent pas de faire un travail professionnel pour aider notre tourisme à progresser.

L’essentiel n’est pas de savoir, mais de pouvoir continuer à affirmer que nous sommes les meilleurs, sans que cela ne soit vérifiable.

Des normes, des normes et encore des normes.

Si vous aviez été nommé, Monsieur le non-Ministre, enrichir (encombrer ?) la réglementation aurait été votre tasse de thé. C’est bien connu, les normes, c’est fait pour le bien des gens (sans jamais les interroger pour s’en assurer). En revanche, les professionnels du tourisme qui doivent les appliquer et les financer, on s’en fiche un peu.

Des normes, il s’en pond tous les matins, qui ne servent généralement à rien sinon à contraindre un peu plus, qui coûtent beaucoup d’argent et qui font perdre un temps fou à ceux qui n’en ont pas, du temps.

Airbnb et les hôtels.

Des bêtises, vous en auriez entendues, le cas échéant, du haut de votre Ministère. Le cas Airbnb et consort aurait sans doute été le premier sujet sur lequel on vous aurait demandé de vous motiver. Mettre un gros pain dans la tête d’Airbnb et lui déconstruire la face, les hôteliers vous l’auraient demandé.

Les mêmes prétendent que c’est là l’origine de leurs gros malheurs, qu’il s’agit d’une concurrence déloyale, que cela leur vide leurs hôtels. Si vous aviez été présent il y a plusieurs années, ils vous auraient parlé des chaînes hôtelières, des résidences de tourisme, des chambres d’hôtes, des agences de voyages en ligne (OTAs), …comme empêcheurs de se remplir en rond.

Pourtant, des études sérieuses ont démontré que non. Airbnb représente globalement une clientèle supplémentaireune chance pour la France, car comment autrement atteindre les 100 millions de visiteurs promis ? — et les hôtels ont toujours les mêmes taux d’occupation depuis des années (en dehors de la période noire des attentats). Et ce, malgré la forte montée en puissance des logements chez l’habitant et le grossissement du parc hôtelier.

Par chance, en tant que non-Ministre, vous fuirez l’obligation de leur donner raison, même sans savoir de quoi il retourne. Et puis, rassurez-vous, une fois réglé le problème Airbnb et compagnie, ils trouveront d’autres boucs émissaires.

Journalistes, presse et médias.

Eux, en revanche, ils auraient été votre allié, si on vous avait offert le maroquin du tourisme, Monsieur le non-Ministre. Eux au moins sont fidèles et loyaux. Ils reprennent sans sourciller le moindre communiqué de presse venu du Ministère et de ses dépendances, se seraient rendus à vos conférences de presse — et pas seulement pour les petits fours et le champagne — et relayeraient avec joie toutes vos annonces (peu importe leur contenu), pensant que cela sert au tourisme français. Peut-on mieux rêver en tant que ministre ?

Dommage, Monsieur le non-Ministre, que vous n’étiez pas bénéficiaire de ce joli titre de Ministre, car le tourisme n’est pas prêt d’en finir avec les contrevérités, confondant son aspect « carte postale » avec la réalité d’une industrie vivante qui a un besoin crucial de se réformer et de se dynamiser.

Il est apparemment aisé d’y mentir et d’y publier n’importe quoi à propos de son économie, sans que l’on trouve à y redire.

Bref, il est plus facile de discourir que d’agir. Il est plus aisé de croire que de réfléchir. Le reste sera pour plus tard.

NB : pour les nouveaux lecteurs, cet article reprend des thèmes que le Comité a déjà traité de multiples fois depuis sa création en 2006.

Paru le 4 juillet 2017

Mark Watkins