Baromètres conjoncturels de l’hôtellerie : le juste et les trompeurs

Les dernières statistiques fournies par l’Insee sur l’activité de l’hôtellerie française en 2016 ne laissent aucun doute : il circule des chiffres émanant de cabinets d’études privés qui sont de plus en plus éloignés de la réalité conjoncturelle.

Normal, ils présentent les données des chaînes hôtelières les maquillant en celles de l’hôtellerie française dans sa globalité. Et mentir ne semble pas les déranger.

alt L’Insee, crédible ?

Si le baromètre conjoncturel hôtelier de l’Insee n’est forcément pas totalement parfait — mais lequel pourrait être à 100 % précis ? (NDLR) —, il se rapproche furieusement de la réalité. Que cela plaise ou non, il est largement le plus crédible et le plus réaliste de ce qui existe actuellement en France.

Les hébergeurs ont obligation de répondre à l’Institut national de la statistique. Et même si un certain nombre fournissent des données incorrectes ou approximatives, elles sont noyées dans la majorité qui informe juste.

L’Insee interroge chaque mois près de 12.000 hôteliers (indépendants et chaînes), soit près de 70 % de l’offre, et n’a aucune préoccupation clientéliste.

alt Qui sont ces cabinets privés qui publient des baromètres conjoncturels hôteliers ?

Ils sont une demi-douzaine qui émettent des communiqués de presse mensuels ou annuels sur le sujet. Les hôteliers sont bien habitués à lire leur prose.

alt Les cabinets privés, crédibles ?

Aucun cabinet d’études privé ne peut réunir les ressources de l’Insee pour interroger un échantillon représentatif et suffisant.

Appeler ou contacter chaque exploitant hôtelier est de l’ordre de l’infaisable pour eux, malgré ce que certains prétendent. Surtout au mois le mois. Or, il n’y a pas d’autre moyen pour collecter des chiffres.

Cela demanderait des moyens humains colossaux que personne parmi ces structures ne détient.

Par ailleurs, si les chaînes hôtelières intégrées — 17 % des hôtels en France — tiennent des statistiques ordonnées et les transmettent, les cabinets privés ne parviennent pas à obtenir de renseignements suffisants de la part des hôteliers indépendants. S’ils y parvenaient significativement, l’effort accordé par les indépendants ne serait jamais constant : ces derniers seraient peu nombreux à répondre avec assiduité à une enquête et surtout chaque mois.

Et ce, quel que soit le moyen employé : par téléphone, par formulaire sur Internet ou par envoi de questionnaires.

Tenir un baromètre conjoncturel hôtelier est par conséquent impossible pour les cabinets d’études privés, sauf à l’inventer.

alt Quel est le décalage entre les baromètres conjoncturels hôteliers des cabinets privés et celui de l’Insee ?

Les tableaux ci-dessous montrent clairement que les données sur les taux d’occupation hôtelière, calculés par l’Insee d’après ses propres collectes auprès des indépendants et des chaînes, sont en grosse discordance avec celles publiées par les cabinets d’études privés (2 exemples cités ici). Jusqu’à plus de 9 points de différence en 2 étoiles…

Toutes gammes confondues, sur la base de quelques 200 millions de nuitées enregistrées par l’Insee pour l’année 2016, l’écart est de près de 20 millions de nuitées… soit près de 6 points de taux d’occupation. Suffisamment beaucoup pour se poser de sérieuses questions.

 
Coach Omnium, qui réalise tous les ans un bilan annuel sur les chaînes hôtelières intégrées depuis 1992, est arrivé à un taux d’occupation global de 64,1 % pour l’année 2016, soit quasiment identique à ce que prétendent les autres cabinets d’études. Sauf qu’il ne s’agit pas pour lui de l’hôtellerie française (près de 18.000 hôtels), mais seulement des chaînes hôtelières intégrées (env. 3.200 adresses).
 
Plus généralement, on sait que les hôtels de chaînes intégrées ont des taux de fréquentation supérieurs de 8 à 15 points, comparés aux indépendants. Effets de réseau, de notoriété et d’efforts commerciaux expliquant cela. Coach Omnium ne publie bien entendu pas de baromètre conjoncturel de l’hôtellerie pour les raisons évoquées ci-dessus.
 
 

alt Quelle est l’astuce des cabinets privés ?

Justement, parce qu’il est irréalisable d’interroger massivement et représentativement les indépendants, les cabinets d’études prennent appui sur les statistiques que leur fournissent …les chaînes hôtelières intégrées.

C’est au plus une poignée de mails avec des tableurs Excel reçus chaque mois par les groupes hôteliers, renseignés hôtel par hôtel. Le travail de récupération des données est simple, voire simpliste. N’importe quel stagiaire peut ensuite agglomérer les taux d’occupation et les prix moyens chambre par gammes, par copier-coller.

Un premier de ces opérateurs a trouvé le filon il y a quelques années, en trichant modérément avant de le faire en version industrielle. Quelques uns de ses concurrents, à la moralité tout aussi approximative, ont fini par lui emboîter le pas à leur tour.

Fake news

alt Manque de transparence ?

Le problème est qu’ensuite, les auteurs de ces baromètres conjoncturels faussés se gardent bien de dire qu’il s’agit des chiffres d’activité des seules chaînes hôtelières. Ils les transforment, comme si de rien n’était, en « performance de l’hôtellerie française ». Ni vu ni connu, je t’embrouille. Pourquoi se gêner puisque c’est si facile ?

Cela s’appellerait aujourd’hui des fake news. Nous, nous appelons cela au pire de l’arnaque, au mieux de la tromperie. C’est faire passer des vessies pour des lanternes.

Pour un peu mieux noyer le poisson dans l’eau, ils parlent également abondamment du RevPar (combinaison entre taux d’occupation et prix moyen chambre).    

Pour finir de camoufler leur méfait, il est peu courant de voir leur méthodologie dévoilée. Ou alors les cabinets bernent sur le sujet.

Enfin, pour donner une allure scien-ti-fi-que à leur publication, certains fournissent leurs données avec deux chiffres derrière la virgule. Il est vrai que 64,23 % fait plus crédible que seulement 64,2 %.

Pour les rares qui auraient des scrupules, leur objectif final les fait vite rentrer dans le rang. Il s’agit de faire parler de soi, de se tricoter une crédibilité, voire de faire du clientélisme. Et personne ne semble les mettre en doute… Sauf nous, au Comité.

alt En quoi ces données trompeuses sont-elles un problème ?

Est-il vraiment besoin de le dire ? Si chacun a le droit de s’exprimer et de diffuser des informations, celui qui publie mois après mois des données volontairement fausses — qui fatalement sait qu’elles sont travesties puisqu’il en est l’auteur — porte une grave responsabilité face à l’intérêt public.

Les professionnels, les observateurs du secteur hôtelier et les élus ont besoin d’avoir des statistiques fiables et sincères. Or, les premiers ne se reconnaissent pas dans les données publiées. Et pour cause : il s’agit encore une fois des scores des chaînes hôtelières intégrées.

• Et que dire des journalistes et de leur éthique, qui reprennent ces informations bidonnées, sans sourciller et sans se poser de question sur leur véracité ?

• Et que penser des collectivités qui font appel à ces « arrangeurs » pour tenir leur baromètre d’activité régional ou de destination, avec en corollaire des statistiques constamment inexactes, mais présentées évidemment comme justes ?

Bien sûr, il ne s’agit pas de mettre tous les cabinets d’études privés dans le même sac. Il en existe quelques uns qui travaillent avec probité et professionnalisme. Et qui jouent la transparence. Du coup, justement, ils ne publient pas de baromètre conjoncturel sur l’hôtellerie française.

Heureusement que l’Insee a décidé de mettre moins de temps qu’auparavant pour éditer ses statistiques sur l’hôtellerie. Entre temps, les cabinets d’études privés concernés se donnent tout le loisir de publier ce qu’ils veulent. Et c’est très triste.

Paru le 18 mai 2017

Lire également notre article : « RevPar, vous avez dit RevPar ?«