Hôteliers : Faut-il encore s’affilier à une chaîne ?

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On compte presque une centaine de chaînes hôtelières intégrées et volontaires, françaises et étrangères, présentes en France, pour près de 8.000 adresses d’hôtels. Les réseaux intégrés ne se développent pratiquement plus en filiales.

Comme les chaînes volontaires, ils comptent depuis ces dernières années sur les investisseurs privés et les hôteliers indépendants pour enrichir leur catalogue.La question est alors de savoir s’il est vraiment si intéressant, utile et rentable d’adhérer à une chaîne pour un hôtelier. Le réflexe habituel est de répondre « oui » à cette question.

Mais, ce penchant spontané est devenu un préjugé complet avec l’entrée massive du web-marketing dans l’univers du tourisme.

En tant qu’hôtelier (ou autre commerçant et prestataire), on s’affilie à une chaîne dans l’idée d’en tirer un ou des bénéfices, essentiellement commerciaux : davantage de clients, des cibles que l’on ne pourrait pas toucher autrement, pouvoir vendre plus cher, être conseillé, être guidé, être défendu, valoriser son établissement, etc.

Est-ce que les chaînes peuvent encore promettre de tels avantages à l’ère d’Internet et des OTAs (agences de voyages en ligne) ? Plus tellement. Voire, plus du tout pour une majorité d’entre elles quand il s’agit de développer des ventes. Ce constat est à l’évidence à l’inverse de ce que les développeurs des chaînes annoncent.

Aussi faut-il initialiser nos connaissances et resituer les avantages et les raisons pour lesquelles rejoindre ou rester dans un réseau est devenu une mauvaise idée ou au contraire — pour ceux qui voudraient encore y croire — une bonne.

• Quelques bonnes raisons (éventuellement) de s’affilier à une chaîne hôtelière :

◼︎ Quand la chaîne détient une forte notoriété auprès de la clientèle hôtelière. La notoriété — être connu — fait vendre et permet d’espérer des retombées commerciales directes et indirectes. Mais, cela ne concerne qu’une vingtaine d’enseignes — seulement — sur une centaine présentes en France : voir l’étude sur la notoriété des chaînes hôtelières sur le site de Coach Omnium. La majorité des chaînes hôtelières ont un score de notoriété faible à insignifiant.

◼︎ Quand la chaîne est active commercialement et pas seulement sur les grands comptes (grosses entreprises sur le marché corporate) qui ne profitent qu’à un nombre réduit d’hôtels. C’est concrètement le cas environ 1 fois à peine sur 5.

◼︎ Quand la chaîne apporte une image valorisante, notamment au travers de sa communication, de ses normes, de sa promotion, de son positionnement, de son originalité,… correspondant à la bonne cible de clientèle. C’est concrètement le cas environ 1 fois sur 5. Mais là encore, il faut qu’elle soit connue et que son concept soit intelligible.

◼︎ Quand on recherche autre chose dans la chaîne en tant qu’hôtelier que des retombées commerciales : la rencontre et les échanges avec d’autres hôteliers (mais il existe aussi des clubs hôteliers pour ça), du conseil que fournirait éventuellement la chaîne dans des disciplines variées (juridique, social, commercial, gestion, etc.), se distinguer des hôtels localement concurrents,…

◼︎ Quand le propriétaire de l’hôtel n’est pas l’exploitant et qu’il n’entend en rien s’occuper de la gestion de son bien. Il peut alors confier le management de son établissement à la chaîne intégrée (avec franchise) et se contenter de récupérer de quoi amortir son investissement.

• L’affiliation à une chaîne hôtelière — le contre :

◼︎ L’avènement des OTAs a entièrement bousculé, sinon renversé la donne sur le marché, sachant que 93 % des clients d’hôtels passent par le Net pour rechercher des hébergements pour leurs voyages d’agrément et/ou d’affaires (études Coach Omnium). Ce sont les chaînes qui en ont le plus souffert.

Les OTAs les discréditent désormais sur le plan commercial pur, en offrant les mêmes garanties consuméristes à la clientèle, en proposant un choix extrêmement diversifié d’hôtels (ce qui plaît au public) qu’aucun groupe hôtelier ne pourra jamais suggérer, en étant archi présentes et visibles dans les réponses des moteurs de recherche, en communiquant énormément et en étant très attractives par un marketing de la demande très puissant et malin. Aucun groupe hôtelier ne peut arriver à consacrer 25 % et plus de son chiffre d’affaires dans le marketing et la promotion comme le font les OTAs. On en est loin.

Les chaînes hôtelières, qui n’ont rien vu venir, ne suivent plus le mouvement que de loin. Elles ne peuvent plus démontrer à leurs adhérents qu’elles détiendraient de quelconques capacités commerciales face à la déferlante des agences en ligne. Seuls les quelques réseaux les plus connus (uniquement des chaînes intégrées) et les plus riches en nombre d’adresses réussissent encore à résister aux assauts des OTAs. Mais, pour combien de temps encore ?

◼︎ Les chaînes hôtelières ne réalisent plus de vraie commercialisation au profit de leurs membres, pour peu qu’elles en aient développée par le passé. En somme, entre leur faible visibilité sur Internet et leur absence commerciale, les réseaux n’ont plus le pouvoir hégémonique qu’ils avaient encore il y a 4 ou 5 ans. Alors pourquoi les rejoindre ou y rester ?

◼︎ S’affilier à une chaîne, c’est se condamner à payer au forfait des redevances ou cotisations de plus en plus élevées, sans qu’elles soient généralement investies dans la communication de manière suffisante. Ces redevances majoritairement fixes peuvent représenter facilement de 60.000 à 300.000 euros par an, sans compter les droits d’entrée et les perceptions annexes (marketing, réservations, convention,…). Or, aucune garantie de recevoir des clients en contrepartie de ces frais n’est apportée par les chaînes. Sauf à mentir.

◼︎ Les temps sont à la dénormalisation des offres hôtelières, pour de plus en plus de personnalisation, ce qu’apprécie la clientèle. S’affilier à une chaîne, surtout intégrée, c’est se plier à des normes, des standards de services et des contraintes parfois normales, mais pas toujours justifiées et surtout coûteuses.

Un bon hôtelier pourra sans problème s’en détacher et faire aussi bien, sinon mieux dans son établissement. Il a à sa disposition des conseillers, des fournisseurs, des architectes, des prestataires qui peuvent en cela l’aider à proposer une offre bien adaptée aux attentes de la clientèle hôtelière. Les chaînes hôtelières n’ont plus l’avantage de la créativité, ni de la nouveauté, sauf rares exceptions.

◼︎ Beaucoup de réseaux hôteliers intégrés ont des filiales et des franchises. Il faut regarder l’état des hôtels gérés par les chaînes en direct (filiales). Depuis que les fonds d’investissement ont repris les groupes hôteliers, on constate que les unités en filiale sont mal, voire pas modernisées. Elles accusent un sacré coup de vieux, comme chez beaucoup d’indépendants. Comment donner du crédit à une chaîne et croire en son exemplarité, quand elle ne fait pas chez elle ce qu’elle demande à ses affiliés ?

◼︎ Le principe de la chaîne est de s’imposer tant que possible auprès de ses affiliés, voire de les rendre dépendants jusqu’à exiger que le nom de l’enseigne remplace celui de l’hôtel (dans l’intérêt de l’hôtelier, dit-on). A-t-on encore envie de cela ? Là aussi, un bon hôtelier pourra s’affranchir de ce lien. Exonéré, il se sentira plus libre d’agir comme il l’entend sur tous les plans (tarifaires, promotions, marketing, réservations,…).

Jusque là, quand la chaîne apportait beaucoup de clients, de manière patente, on acceptait une certaine allégeance et les obligations qui vont avec. A présent, disqualifiées par les OTAs, c’est moins acceptable.

◼︎ Le temps de l’engagement pour 15 à 20 ans dans un contrat de franchise (chaînes intégrées) n’est plus d’actualité. Or, il existe encore de nombreux réseaux qui pensent que cela est possible et souhaitable. Des contrats aussi longs poussent à la paresse du côté des franchiseurs et enferment les franchisés anormalement ou sans légitimité. Ce ne sont que des plus-values pour le franchiseur, notamment dans l’idée d’être revendu (à des fonds d’investissement) et une moins-value pour les affiliés, qui n’ont pas à représenter un fonds de commerce pour l’enseigne.

◼︎ La solidarité commerciale n’est plus ce qu’elle était. Les hôteliers attendent aujourd’hui d’un réseau hôtelier des retombées commerciales palpables et immédiates. Et pas juste des discours et des faux-semblants pour épater. Ils agissent comme des consommateurs à l’égard d’un fournisseur : « je paie donc je veux en tirer un bénéfice. Et tout de suite ». Dans les chaînes, c’est désormais le chacun pour soi. Ce qui dilue sensiblement la performance que la chaîne pourrait promettre en avançant groupée. Les hôteliers sont de moins en moins nombreux à accepter de jouer collectif, ce qui retire tout intérêt à un regroupement. C’est désolant, mais c’est ainsi.

◼︎ Il est des cas où des groupes hôteliers et des chaînes volontaires prennent des accords — généralement secrets — avec des OTAs ou avec Airbnb, en se positionnant comme des sortes d’intermédiaires cachés entre eux et leurs hôteliers affiliés. Ce faux nez permet de faire croire que leur système de réservation est performant.

Mais, il ne fait que confirmer que les chaînes concernées n’ont pas les moyens de développer les ventes par leurs propres moyens et qu’elles comptent sur d’autres pour y arriver, tout en encaissant les cotisations / redevances versées par leurs membres. Ce genre d’affaire remonte régulièrement depuis peu et n’est pas de nature à rassurer les hôteliers sur l’honnêteté de leur réseau et sur ses capacités commerciales.

• Les erreurs à ne plus commettre :

Il vaut mieux oublier qu’une chaîne pourrait remplir un hôtel. C’est là le travail de l’hôtelier et de lui seul (avec son équipe). La chaîne dans le meilleur des cas ne peut apporter qu’un complément de clientèle.

Ne plus forcément croire en la pertinence des actions que présente la chaîne, lors des conventions annuelles, par exemple, ou même dans les documentations des développeurs. Il s’agit souvent d’une liste longue comme un jour sans pain pour chercher à convaincre que l’on est un champion. Mais, sans effets perceptibles, prouvés et aux retombées non mesurables. Miroir aux alouettes. On confond souvent quantité et qualité. Bien des chaînes font feu de tout bois mais dans une logique de « spray and pray ».

Ne plus confondre la notoriété que l’on perçoit sur une chaîne — notamment à travers la presse professionnelle et les réseaux sociaux — avec celle qui existe réellement auprès de la clientèle hôtelière. C’est bien sûr seulement cette dernière qui compte pour produire de la demande.

Ne plus se convaincre qu’une chaîne internationale va faire venir une clientèle internationale. Seul le marché local compte. Un hôtel ne crée pas la demande ; il dépend de son environnement. Si les touristes étrangers (affaires et/ou loisirs) ne se rendent pas dans une destination, ce n’est pas la présence d’un hôtel — y compris dont l’enseigne est partout dans le monde — qui changera cela.

Ne plus supposer, parce que la chaîne est ancienne sur le marché (plus de 20 ans), qu’elle peut apporter un véritable bénéfice commercial. Les études prouvent bien qu’il n’y a aucun lien entre ces deux aspects.

Ne plus adhérer à un réseau parce qu’il n’est pas cher en redevances / cotisations. « Pas cher » ou « abordable » signifie qu’il n’a pas d’argent à réinvestir dans la communication et la promotion de ses hôtels affiliés. Voire pour juste fonctionner. Donc peu de moyens pour séduire la clientèle.

Ne plus avoir confiance dans les programmes de fidélisation des chaînes hôtelières. Ils génèrent de moins en moins d’actes d’achats, parce que ce sont souvent des usines à gaz, avec des primes à la fidélité peu motivantes. Et aussi parce que les consommateurs ne veulent plus s’enfermer / se fidéliser à une marque.

Ne plus se fier à la notoriété du ou des dirigeants de la chaîne. Ce qui compte, ce sont les outils mis en place, et les moyens technologiques et humains mobilisés pour trouver et garder des clients.

Ne plus penser que la commercialisation ne coûte rien. Trouver des clients coûte, quoi qu’on fasse.

• Alors, ne plus adhérer à un réseau hôtelier, est-ce possible pour un indépendant ?

• Oui, à la condition de se prendre en main commercialement, de façon vitaminée, musclée et organisée, au-delà de proposer à la clientèle un bon produit. Ne plus adhérer à un réseau, c’est économiser des redevances / cotisations et ainsi pouvoir (devoir) les redépenser dans sa propre commercialisation. Cela suppose aussi d’embaucher un commercial qui peut assurer l’e-marketing forcené de l’établissement, avec un site bien référencé, valorisant, doté d’un moteur de réservations fiable. Notamment.

C’est possible et rentable, contre toute attente, en le payant avec les redevances non dues à une chaîne. Le calcul est vite fait. Le commercial prospectera auprès des entreprises de la zone primaire de l’hôtel ce que les chaînes ne font plus. Et fera bien d’autres choses pour remplir l’hôtel.

• Enfin, on peut aussi opter de travailler avec les OTAs, avec parcimonie (en limitant le volume de chambres louées par ce canal de distribution). L’avantage par rapport à l’affiliation à une chaîne est que l’hôtel ne paie de commission qu’en fonction de l’arrivée effective de clients parfaitement identifiés. Ces commissions paraissent certes chères (de 15 % à 25 %), mais comparées aux redevances fixes forfaitaires et souvent élevées que pratiquent les enseignes, sans pouvoir directement mesurer l’apport en clientèle, on trouve là un énorme avantage. On sait pourquoi l’on paie.

• En résumé, le monde des chaînes hôtelières change en profondeur. Leurs fondations se fissurent, se craquellent et se lézardent sous les coups de boutoir d’Internet. Elles seules ne veulent pas l’admettre ou l’accepter, comme autrefois les fabricants de bougies refusaient l’idée que les ampoules électriques allaient tuer leur business. 50 ans après leur arrivée en France, le monopole des chaînes hôtelières a fait son temps et un autre modèle se met en place. Furieusement et sûrement.

S’affilier à une chaîne hôtelière n’est plus une obligation dès lors où la majorité des enseignes ne sont plus performantes commercialement. D’autres options plus futées existent, mais cela suppose pour l’hôtelier alerté de se bouger et de savoir s’y prendre sur le plan marketing. Et de le vouloir.

 

Mark Watkins

alt Lire aussi par le même auteur, sur le site de Coach Omnium : « Les chaînes hôtelières volontaires condamnées à changer de modèle d’entreprise » et « Les OTAs pervertissent le modèle commercial des chaînes hôtelières« .