Le tourisme aux mains des commentateurs mal inspirés

Comme tous les ans en fin de saison estivale, on est obligé de subir le défilé des commentateurs et des journalistes qui excellent à nous dire dans les médias comment va le tourisme en France. Déjà que les chiffres officiels du secteur ne sont d’ordinaire pas fiables (voir un de nos articles sur le sujet), donnant abusivement la place de number one du tourisme mondial à la France.conjoncture.tourisme

Durant cet été 2016, encore plus que d’habitude, on a connu le festival des divinations sur le tourisme. Evidemment, après les attentats, les grèves, l’Euro de football, la météo humide, le Brexit, le sentiment d’insécurité, les mauvaises nouvelles sur l’économie (mais il en existe également de bonnes), le succès annoncé d’Airbnb,… on veut savoir ce qu’il en est du tourisme. L’impact des attentats, on n’a que ça à la bouche.

Du coup, les raisons furent pour une fois facilement trouvées pour expliquer pourquoi les clientèles étrangères seraient venues moins nombreuses dans notre pays. En temps normal les observateurs tricotent un peu n’importe quoi sur le sujet. Là, plus besoin d’inventer. Quant aux Français restés dans l’Hexagone pour leurs vacances, on n’a encore aucune idée de leur volume.

Malgré cela, une pluie diluvienne de chiffres est tombée comme cataracte émanant d’une foultitude de cabinets d’études, d’institutionnels, de sachants, de l’Insee et même du Ministère en charge du tourisme, d’habitude moins prompt à s’engager dans cette voie de la précision.

Evidemment, si tous penchent vers la baisse de la demande touristique, les données publiées ici et là ne se ressemblent pas. Certains commentateurs malins restent dans le flou en parlant de – 4 % ou – 7 % (ou n’importe quel autre chiffre) …mais on ne sait pas de quoi au juste : de nuitées hôtelières, d’arrivées touristiques, de Chinois, de chiffre d’affaires, de durées de séjours, de glaces vendues sur les plages ?

D’autres narrateurs sortent du chapeau des données sur l’activité des chaînes hôtelières (qui les communiquent facilement) qu’ils présentent comme celles de l’ensemble de l’hôtellerie. Triche habituelle dont nous avons déjà parlé.

A leur décharge, les journalistes font des pieds et des mains pour en avoir, des chiffres. Ils pensent (ou plutôt leur rédacteur en chef) qu’un article sans données spectaculaires et illustratives manquera de crédibilité. Sauf qu’en août et même en septembre, sans parler de juillet, il est beaucoup trop tôt pour collecter des données et calculer sérieusement quelque statistique estivale que ce soit. Peu importe, tout le monde semble s’en moquer.

Malgré cette orgie d’analyses établies au doigt mouillé, c’est panique dans les médias. Les titres des journaux se contredisent : « Cet été, le tourisme accuse le coup », « Le tourisme résiste à la menace terroriste », « Tourisme, on fait le plein », « Le tourisme rame », « Tourisme, la fréquentation dévisse », « Le tourisme en berne à cause du terrorisme », « Onde de choc sur le tourisme », « Les attentats ont peu d’impact sur le tourisme », « Un été mi-figue mi-raisin pour le tourisme »,… Difficile de faire mieux dans l’égarement !

Le moins que l’on puisse dire est que la presse navigue — ce n’est pas nouveau — entre sensationnalisme, alarmisme, optimisme et auto-persuasion (que tout va mal ou que tout va bien), selon qui elle veut angoisser ou à qui elle veut plaire. Elle est relayée voire devancée par les réseaux sociaux et même les blogueurs de tout poil, qui commentent à leur tour, façon café du commerce.

Les médias font l’actualité. Sans oublier certains journaux qui choisissent la ligne officielle dictée par les politiques ou les journalistes flemmards qui reprennent les infos des autres sans jamais rien vérifier. Bref, tout est comme d’habitude.

• Abusus non tollit usum (l’abus n’exclut pas l’usage)

Alors oui, personne ne peut douter que l’année 2016 sera très certainement, forcément, en baisse dans son activité touristique en France. Mais, les chiffres pour le démontrer n’existent pas encore en plein été. Et pourtant beaucoup en fournissent déjà, avec l’air péremptoire de celui qui fait croire qu’il sait, et les médias prennent cela comme du bon pain, avec la naïveté de celui qui croit savoir.

On compare également la saison 2016 avec celle de l’été 2015 ; sauf que cette dernière avait été exceptionnellement bonne au niveau de la fréquentation touristique. Bref, pourquoi se gêner puisque personne ne conteste rien.Et encore, on ne parle que « quantitatif », mais très peu « qualitatif » sur les aspects de la consommation touristique. Car au-delà de la seule présence de touristes, combien consomment moins de culture, de festivals, de sorties, de restauration, de limonade en terrasses, de plages privées, de locations de pédalo, etc. par peur de sortir, par souci d’économies ou par appréhension des foules ? Personne ne sait le dire pour peu que cela intéresse quelqu’un.

Le seul comptage des touristes ne nous donnera pas cette information pourtant capitale, constitutive des recettes du tourisme et de la connaissance du comportement des clientèles.

Une fois de plus, le débat sur le tourisme est passionné mais toujours ni sérieux, ni objectif. Cela ne nous aidera pas à mieux comprendre le secteur, déjà mal servi par des données statistiques peu fiables.

Mark Watkins

PS : En toute transparence, j’ai été moi-même souvent interviewé par de nombreux journalistes sur ce même sujet. Je n’ai jamais fourni de chiffres (pour les raisons évoquées dans cet article : ils n’existent pas, sauf à mentir), ni de pronostics chiffrés pour la fin de l’année.

24 août 2016