Le salon de la voyance des prévisions d’activité hôtelière

Vous ne le saviez sans doute pas mais des petits-enfants de Madame Irma et de Madame Soleil se cachent dans des cabinets de conseil en hôtellerie.

Ils ne vous prédisent pas le retour de votre bien aimé(e) en 48 heures chrono. Non. Mais, ils vous font cadeau de prophéties sur ce que sera l’activité hôtelière sur l’année à venir, voire plus loin encore si on le leur demande gentiment.

Quand aucun groupe hôtelier ne se risquerait désormais à avancer une simple prévision à court terme, ces officines — avec leurs stagiaires et leurs crayons-gommes — montrent combien elles sont bien plus fortes que les plus forts.

Le salon de la voyance 2015 avait été ouvert par Deloitte In Extenso. Il nous a promis sans sourciller, repris par l’AFP : « Pour 2015, l’étude prévoit « une éclaircie sur toutes les gammes » notamment grâce à un taux de change favorable euro/dollar et une hausse de la demande (…). L’embellie devrait se traduire par une hausse (du RevPar) comprise entre 1 % à 3 % dans l’hôtellerie du luxe et de 1,5 % à 3 % dans le marché milieu de gamme. L’étude table sur une « confirmation de la reprise » dans le haut de gamme avec une amélioration attendue entre 2 et 4 %.

Sur le segment bas de gamme, les perspectives de croissance sont bien plus modestes, avec une augmentation prévue du RevPar comprise dans une fourchette de 0 à 2 % en économique et un recul de 2,5 % à la stagnation sur le marché super-économique » (sic). Difficile d’être plus précis et de trouver plus d’arguments si solides.

Le résultat final en 2015 est bien sûr différent de ces prévisions (voir tableau ci-après) ; les attentats de Paris ne seront pas une juste justification à cette divination ratée, car le tourisme estival, très bon, a joué les compensateurs. L’Insee indique d’ailleurs pour 2015, le même taux d’occupation qu’en 2014 : 59,2 %.

Résultats d’activité hôtelière fournis par Deloitte In Extenso pour l’année 2015

Donc, évidemment, il ne faut pas chercher une corrélation entre les résultats réels définitifs et les prévisions faites. Ainsi, Deloitte In Extenso avait annoncé avec tambours et trompettes (L’Echo Touristique du 12 février 2014) que les hôtels de luxe devraient voir leur revenu croître de 4 à 6 % en 2014. Le même présente en fin d’année un RevPar réalisé en hausse de seulement …0,2 % sur cette gamme. Il voyait l’hôtellerie super-économique évoluant entre – 0,5 % et + 1 % pour la même année.

Le même indique que cette gamme a chuté de – 3,5 % presque un an plus tard. Et ainsi de suite depuis longtemps et renouvelé pour l’année 2015. Joli plantage.

Pour l’année 2016, « Deloitte-In Extenso prévoit — au doigt mouillé ? — une augmentation de l’activité de 1,1 % à 2,1 %, surtout dans la catégorie milieu de gamme (de + 2 à + 3 %) », peut-on lire dans un journal. Le jeu ne sera pas de savoir s’il s’est trompé mais de combien il s’est trompé.

Le feu d’artifice de la bonne aventure avait été allumé par le cabinet PwC (Le Quotidien du Tourisme du 3 mars 2015). Lui, il sait voir encore plus loin que son confrère, jusqu’à 2016 carrément. Pourquoi pas jusqu’en 2050 puisqu’on n’est plus à un détail près. Il prédit — donc dès mars 2015 — que « Le RevPar parisien devrait croître de 1,8 % en 2015 et 2,3 % en 2016 pour atteindre 257 €. » PwC est capable d’avoir les mêmes visions sur tout un tas d’autres villes dans le monde, au-delà de Paris.

Ce n’est même pas la peine de vérifier si PwC a eu raison ou tort par le passé. A ce niveau de prédictions, on allume un cierge pour remercier l’oracle de nous mettre du baume au cœur.

Mais, encore beaucoup plus fort que les autres, MKG ne donne même plus gratuitement ses précieuses prévisions traditionnelles à la presse, comme par le passé. Nous l’avons sans doute trop titillé sur ce registre, allez savoir. Il ne les distille même plus au compte-gouttes. Il les vend. Et au prix du caviar. Ses incontournables prédictions pour 2016-2017 (sic) sont commercialisées contre la somme de 960 €. Mais, c’étaient 4.700 € (!) encore l’année dernière. Un sacré prix cassé…

MKG dit que « Ces prévisions sont calculées sur la base d’un modèle qui s’appuie sur les corrélations réelles historiques de plus de 20 ans de performances hôtelières avec des paramètres macroéconomiques : évolution du PIB, de la consommation domestique, de l’offre hôtelière (additionnelle ou en recul) prévue sur le segment ciblé, la composante internationale de la demande… » (sic).

Là, on touche au divin, à la science suprême. Pourvu que les grands investisseurs en tiennent compte.

• Installer des détecteurs de fumisterie…

Les diseurs de bonne aventure en culotte courte et les mages de foire ne sentent pas le ridicule les recouvrir, tandis que tout le monde a observé qu’il est impossible d’établir la moindre prévision dans le tourisme (comme dans l’économie) depuis au moins une quinzaine d’années et plus sûrement encore depuis 2008 (avènement de la crise financière devenue économique). Pas de cycle, pas de répétition, pas de logique.

Personne ne peut dire sans mentir ce que seront les taux d’occupation et les RevPar sous un mois, avec tous les aléas qui affectent le tourisme, les effets du Net et les départs de dernière minute, …alors à un an et plus, c’est proprement de la science fiction pour ados. Les annonces de ces prophéties sont de toute façon toujours contrariées par la réalité. Quand ce n’est pas le cas — entendons-nous, sur un chiffre ou deux —, c’est dû uniquement au hasard ou à la chance.

Quoi qu’il en soit, on se demande parfois si quelqu’un songe qu’il y a là une insulte à l’intelligence des professionnels. Alors pourquoi le faire ? Pour se faire mousser dans les médias. C’est tout. Et c’est grave.

 

• Baromètres conjoncturels hôteliers : cherchez l’erreur…

Mais avant les prévisions vermoulues, il y a le constat. Quand l’Insee (le seul fiable) indique que l’hôtellerie française a réalisé en 2014, mais aussi en 2015, au cumul, 59,2 % de taux d’occupation, que MKG parle de 65,4 % pour 2015 et Deloitte In Extenso de 63 % à 67,9 % selon les catégories (il se garde bien de donner un chiffre global — on se demande bien pourquoi) — voir tableau ci-dessus —, on est en droit de penser que les cabinets privés ont un léger problème avec la vérité.

La différence est gigantesque avec plus de …21 millions de nuitées d’écart ! Rien que ça.

Le problème est que ces statistiques non représentatives pour l’ensemble de l’hôtellerie, fournies par ces agences privées sont de nature à perturber la compréhension de l’économie hôtelière, avec une conséquence délétère pour les professionnels.

Le baromètre conjoncturel de l’Insee (encore une fois, le seul fiable) interroge tous les types d’hôtels — plus de 15.000 — et pas seulement les chaînes intégrées et quelques grands hôtels comme le font les autres. Enfin, concernant les baromètres des cabinets conseil privés, ne nous demandons pas trop quels sont leur méthodologie et leur échantillon « réel ». Circulez, il n’y a rien à voir !

MKG a prétendu début 2016 « se baser sur la situation de 14.950 hôtels (chaînes et indépendants) » — repris par Relaxnews —. Sauf que cet échantillon est totalement impossible. Ni lui, ni d’autres officines ne peuvent interroger matériellement autant d’hôtels qui de toute façon ne lui répondraient pas.

C’est plus cool avec les chaînes — environ 3.200 hôtels en France —, dont les groupes hôteliers envoient chaque mois un mail avec tableur Excel, qui suffisent à informer sur leurs résultats d’activité, hôtel par hôtel. Plus confortable, n’est-ce pas, que de se fatiguer à enquêter auprès de plusieurs milliers d’exploitations et plus aisé de travestir des chiffres des chaînes intégrées en prétendant qu’il s’agit des chiffres de l’ensemble de l’hôtellerie.

Le même a également avancé qu’il y aurait un total de 23.000 hôtels en France (Relaxnews), avant de publier dans son webzine qu’il n’y en aurait plus que 18.150.

Cela fait au moins depuis 20 ans qu’il n’y a plus 23.000 hôtels en France.

Si le tarot, le marc de café et les grimoires peuvent remplacer les études professionnelles, alors pourquoi se donner tant de peine à les faire ? Autant tout écrire sur un coin de table, en promettant une caution pseudo-scientifique.

alt Voir notre précédent article sur le même sujet, pour confirmer que le phénomène s’accentue.

Paru le 5 mars 2015 — Màj 16 février 2016