Guide de (sur)vie dans les chambres d’hôtels insalubres

Chers voyageurs, touristes, hommes et femmes d’affaires.

Vous avez réservé un hôtel tout heureux de vous y reposer après une dure journée de travail ou pour y passer un bon week-end en amoureux. Sauf que quand vous y arrivez, vous découvrez votre chambre : c’est l’épouvante dans toute sa splendeur (si l’on ose dire) : vétusté, saleté, moquette tachée, literie défoncée, éclairage maudit, décor d’un autre temps, odeur fétide qui vous prend la gorge,… Parfois, c’est un peu de ça et quelquefois c’est tout cela à la fois ! La cour des miracles hôtelière…

Déjà en arrivant, vous commenciez à vous inquiéter en voyant le look défraîchi de l’établissement, les plantes vertes devenues marron et le parking digne de celui d’une cité HLM (les voitures brûlées en moins, quand même).

Quant au Thénardier, qui vous jette le vieux porte-clef à boule en métal usé et aboie la direction pour vous permettre de gagner votre chambre, excusez-le s’il vous fait penser à un adjudant de la Légion étrangère qui accueille des bleus. Vous recevoir représente un gros effort pour lui.

Internet vous a-t-il trompé ? Oui sûrement, car les photos que vous avez vues sur le site dataient de l’époque lointaine où l’hôtel avait été rénové ou créé. Pourtant, la 2 CV et la 4L que l’on voit dans un coin d’une des photos auraient dus vous alerter ou encore les vêtements des années 1970 que portent les personnages.

Vous avez aperçu en arrivant un joli panonceau rouge avec des étoiles ? Ben oui, mais personne n’a dit que le nouveau classement hôtelier désignait des hôtels de qualité.

Attention : nous ne parlons pas ici des hôtels qui ont de menus défauts. C’est évidemment inévitable et normal, même dans le luxe. Nous parlons bien des bouges que des tenanciers négligents ou assez escrocs n’entretiennent plus depuis longtemps et vous facturent au prix du caviar.

Il est tard, vous n’avez pas le temps ni l’énergie de quitter cet hôtel-musée et puis tous les autres hébergements de la ville sont complets.

Alors, on ne va pas tomber dans le vague à l’âme. Et puis, dites-vous que vous avez la chance d’être arrivé jusqu’à l’un des 345 hôtels français qui ont été désignés sur TripAdvisor comme « horribles », selon les avis des autres clients. Il y en a d’autres, rassurez-vous, mais qui sont moins effrayants ou moins connus, tout simplement.

Vous avez au moins une nuit à passer dans cette chambre, certes sordide mais finalement originale à sa façon. En y mettant un peu de bonne volonté, vous pourrez y survivre avec un peu d’organisation et de bonne humeur. Voici quelques conseils pratiques pour que vous y passiez un moins mauvais séjour que vous ne le craigniez.

 

Porte de chambre : Elle est fine comme du papier de soie et il y a du jour de quelques centimètres sur les côtés qui éclaire votre chambre la nuit comme des phares de voiture ? Pas de souci, en cas d’incendie et de panique, vous la défoncerez sans problème d’un coup d’épaule comme Chuck Norris. Si elle ferme mal, coincez une chaise contre elle et tout ce que vous pourrez y placer de lourd.

Couverture et dessus de lit : Non, non… c’est une mauvaise idée de vous y allonger. Même si vous n’y voyez pas de taches ni de brûlures de cigarettes (rare), il y a des chances pour qu’ils n’aient pas vu le sourire d’un blanchisseur depuis des années. Recouvrez la couverture avec le drap pour éviter de la toucher (ou retirez-la en été) si vous ne voulez pas devoir courir chez votre dermato dès le lendemain…

Oreillers : Ils sentent mauvais et la taie est effilochée ? Sans parler des miasmes et des acariens qui s’y complaisent comme le vacancier huilé sur une plage en régime de surpopulation. Disons que les oreillers ont été autant en séjours de nettoyage que la couverture et le dessus de lit, c’est–à-dire jamais ou si peu. Alors, c’est vous qui voyez si vous avez envie d’y poser votre délicate joue, malgré la taie (à l’aspect douteux) qui ne fait qu’un millimètre d’épaisseur. Le mieux est sans doute de dormir sans eux : les oreillers. N’est-ce pas une nouvelle expérience à faire ?

Literie qui grince et matelas creux : Ça vous change du merveilleux matelas latex haut de gamme, acheté à crédit, que vous avez chez vous. Savourez ce lit datant de l’époque François 1er, voire Vercingétorix, qui vous rendra impatient et heureux de retourner à la maison. Et dormir assis dans le creux peut vous donner des sensations inconnues jusque-là. Imaginez tous ces corps qui se sont allongés au même endroit que vous, dans ce même lit, dont vous ressentez encore (presque) la présence …et les odeurs. Cela ne crée-t-il pas chez vous une impression d’humanité ?

Punaises de lit : Ces petites bêtes piqueuses vous accueillent volontiers tel un DSK pour une femme de chambres. Mais, à moins d’être doté d’une combinaison intégrale en Kevlar, sans ouverture ni couture, avec système de respiration intégré, mieux vaut abandonner et leur laisser votre lit. Dormez sur le fauteuil/chaise de la chambre (s’il y en a un) ; c’est mieux pour vous. Par curiosité, allez voir sur Internet des photos de personnes piquées par ces douces bestioles : à côté, les piqûres de moustiques des Caraïbes vous paraîtront comme des caresses de l’alizée au printemps. Un détail, ne leur laissez pas visiter votre valise (à bien refermer) ni vos vêtements. Car dotées d’un furieux goût pour l’aventure, les punaises de lits adorent voyager.

Bruit : L’hôtel vous a réservé une nuit câline pour l’ouïe avec une réserve riche et variée en bruits de toutes sortes : écoulements de chasses d’eau, portes qui claquent, literie des voisins qui grince, conversations mitoyennes, grondement de moteurs de voitures,… Cela prouve qu’il y a de la vie et que d’autres clients tentent la même expérience scientifique que vous. Voyez le bon côté, l’aspect sociologique où grâce au son parfaitement audible des téléviseurs des chambres d’à côté, vous savez quelles chaînes sont regardées chez les autres. Et si par chance vous entendez à 3 H du matin un couple très amoureux exprimer sa passion, vous pourrez vous passer de regarder le film de la nuit sur Canal+, votre imagination fera le reste.

Papier peint à fleur ou déchiré : Amusez-vous à dessiner avec un stylo les contours des motifs de fleurs (ou d’autres figures géométriques) ; en cas d’insomnie, cela peut vous aider à vous rendormir. Quant au papier peint qui tombe, décollez-le un peu plus, on ne sait jamais vous découvrirez peut-être une fresque d’époque cachée en dessous.

Moquette sale : Là, il y a ce que vous voyez (les taches diverses et successives marquant le passage de beaucoup de gens et un nettoyage en déshérence) et ce que vous ne verrez pas à l’œil nu (les acariens qui campent, le pollen posé telle la neige sur le Mont-Blanc, les bactéries en colonies de vacances,…). Autant aller tout droit dans la salle de bains, y prendre des draps de bain et les étaler sur le sol où vous marcherez pieds nus depuis le lit. Si les serviettes devaient être plus sales que la moquette, n’allez toutefois pas jusqu’à l’arracher pour les en recouvrir. En tant que client, on ne vous demande pas d’être zélé.

Douche : Un conseil, empêchez le rideau de douche de coller sur votre peau, sinon l’abonnement chez votre dermato devra être effectif. Dégagez le rideau de douche et arrosez bien la pièce (ce sera bien fait pour l’hôtelier qui ne comprend rien aux normes d’hygiène). Si la pression de l’eau provoque une douche en goutte-à-goutte, dites-vous que votre hébergeur bienveillant est écolo et qu’il pense à la planète. Quant au gel douche, si vous en trouvez dans la salle de bains, ne l’utilisez qu’en rentrant chez vous pour tuer les pucerons de vos plantes fleuries.

WC : la cuvette jaunie et les traces brunes de calcaire sont normales dans ce type d’hôtel. N’en soyez pas contrarié. Cela fait partie du concept. C’est presque artistique. Si vous avez besoin de vous asseoir sur la lunette (cela arrive), posez-y au préalable des feuilles de papier toilette (si vous en trouvez).

Cafards et autres petites bêtes vagabondes : Ce qu’il y a de bien avec les cafards, c’est qu’ils sont timides et détestent la lumière. Dans la pièce plongée dans une semi obscurité, vous verrez aussitôt la virevoltante colonie galopante sortir de derrière les plaintes ou de dessous le lit, et même d’interstices dont vous n’imaginiez pas qu’elles purent accueillir tant de monde à 6 pattes. Pour les maintenir à l’écart, une seule chose à faire : dormez avec la lumière allumée et un crucifix, bien que ce dernier soit facultatif.

Moisissure : Un hôtel mal tenu se doit impérativement d’avoir les joints de salle de bains noircis par la moisissure, avec si possible l’odeur de renfermé qui l’accompagne. C’est une question d’honneur. Pour cela, l’hôtelier a pris soin de ne pas installer de système de ventilation et se garde bien de frictionner le moisis avec un produit adapté. De toute façon, cela ne servirait à rien puisque la moisissure reviendra comme les mauvaises herbes dans le jardin. Son penchant pour la décoration et son goût pour l’esthétique lui font penser que du noir dans tout ce blanc (enfin gris/jaune) sanitaire est du meilleur effet. Hélas, nous n’avons pas de conseil à vous donner pour ne pas voir cette touche décorative, sinon de la couvrir à volonté de mousse de shampoing. Avec la moisissure, vous aurez peut-être la joie de récolter quelques autres champignons — par le sol de la salle de bains ou encore la moquette — qui s’installeront gaiement entre vos orteils. Mais pour ça, soyez patients, vous ne le saurez que quelques jours plus tard. Une mycose est toujours un joli petit souvenir pour se rappeler l’hôtel d’après séjour.

Meubles abîmés : Là, il ne faut pas trop en demander ! Vous avez au moins des meubles où poser vos affaires. Considérez que les éraflures, griffures, coup de valises et d’aspirateur ne sont que des marques du passage d’autres clients et du personnel qui témoignent, encore une fois, de la vie de l’hôtel et de son succès (passé). Songez à tout ce que ces meubles branlants ont pu voir passer. Une chambre d’hôtel est un lieu d’histoire. Peu importe si cela rappelle une brocante ou le grenier de votre grand-mère. Malgré l’émotion que cela pourrait susciter chez vous, vous aurez peut-être l’envie de ne pas voir cette exposition de mobilier dépareillé, fatigué et usé jusqu’à la corde. Hélas, en envisageant de le cacher, vous ne pourrez pas couvrir l’ensemble par des serviettes, car elles sont déjà prises pour la moquette (voir ci-dessus). Il vous restera à garder une lumière tamisée qui atténuera votre impression, sauf si vous cohabitez avec une communauté de cafards (voir ci-dessus).

Odeur de tabac froid et autre : La chambre reste un lieu privatif et grâce aux essences de tabac froid, vous pourrez vous rappeler qu’avant vous des amateurs de cigarettes — peut-être illustres — sont venus se détendre après un dîner copieux et en griller quelques unes sur le même lit que celui dans lequel vous allez (peut-être) dormir. D’ailleurs les brûlures de clopes sur les meubles, le lavabo et la couverture attestent que de sympathiques fumeurs ont bien été là. Au-delà des effluves de tabac froid, les hôteliers aiment chercher à couvrir les odeurs avec un tas de produits d’entretien très puissants. Avec un peu de chance, vous aurez donc un mélange de parfums chimiques pour égayer votre séjour dans votre chambre et vous donner une sensation d’évasion. Si cela vous incommode (comme vous êtes difficile !), il vous restera à dormir avec la fenêtre ouverte, en prévoyant un gros pull et un manteau en hiver.

Eclairage : Généralement, l’éclairage dans une chambre d’hôtel, dont le décor est un hommage aux derniers poilus de la Grande Guerre, se résume à un plafonnier à la lumière glauque et froide, et un tube fluo glacial situé au-dessus du miroir (cassé, fendu ou/et piqué) de la salle de bains. Ne lésinez pas, maquillez-vous lourdement (même les hommes) pour ne pas avoir la mine d’un membre de la famille Adams lorsque vous vous verrez dans la glace. C’est juste une question d’apparence. Vous verrez on s’y fait très bien.

Eau : Ne soyez pas surpris, il est tout à fait normal que l’eau chaude mette beaucoup de temps (parfois 5 minutes) à arriver lorsque vous la faites couler. Il se peut aussi qu’elle n’arrive jamais et reste glacée. C’est aussi de votre faute : quelle idée de vouloir prendre une douche aux heures de pointe, lorsque tout le monde a eu la même envie que vous ! Si vous préférez de l’eau tiède plutôt que de l’eau d’esquimau pour vous laver, il est mieux de s’y adonner entre 1 H et 6 H du matin. Mettez votre réveil pour ne pas rater le bon moment. Quant à l’eau, si elle apparaît de couleur marronnasse, dites-vous seulement que l’hôtelier cherche peut-être à vous servir un café par le même tuyau.

Poils et cheveux : Oh, l’erreur ! Vous avez soulevé par mégarde le drap-housse du lit et vous avez découvert de quoi faire une perruque avec tous les poils et cheveux de toutes les couleurs qui sont collés sur l’alèze ou le matelas. Reposez très vite le drap. Si cela vous dégoûte (Dieu que vous êtes sensible !), ne regardez pas trop, non plus, dans les coins de la salle de bains et de la chambre, ni sous le lit ; vous en trouverez autant. Pensez qu’en hiver, avec tous ces cheveux et poils abandonnés, vous aurez moins froid. Et en été… (…) Non, rien.

TV : Le poste de télévision accroché au mur est tout petit et se trouve à une distance malcommode de la tête de lit pour visionner les images. D’accord, ce n’est pas pratique, ni confortable. Mais franchement, vous pouvez difficilement ironiser quand on voit la petite taille de votre écran de smartphone. Si la réception est mauvaise et que vous ne voyez qu’une seule chaîne correctement, sans interférences, voilà alors l’aubaine venue pour respecter votre résolution faite au Nouvel An de lire au moins un livre dans l’année. Quant à la télécommande, si les piles n’ont pas été volées par un de vos prédécesseurs, ne la prenez en main qu’en l’enrobant de quelques feuilles de papier de toilette (propre). Sinon, c’est la maladie assurée.

Voilà, si vous avez bien suivi tous ces conseils pratiques, vous n’en éprouverez qu’un confort amélioré et un joli plus qui aura rendu votre séjour bien plus agréable. C’est si simple. Il vous restera le lendemain à éviter le petit déjeuner, qui sera de la même veine que l’état de la chambre, et à partir délicatement après avoir payé votre (lourde) note, sans sourciller. Par la suite, évitez d’en parler sur le Net : un amateur de champignons ne donne jamais ses bonnes adresses.

Paru le 10 août 2013