Pourquoi cette cascade de trophées en hôtellerie ?

L’hiver est la saison des pluies et de la neige, mais aussi des Remises de prix en tous genre.

On connaît les Molière pour le théâtre, les Victoires de la musique ou encore les Oscars et César (entre autres) pour le cinéma.

Et bien, l’hôtellerie n’est pas en reste avec ses Awards ou ses Trophées dits des clientèles. S’y ajoutent à présent les classements de tout poil venant des sites de commentaires de voyageurs pour désigner les meilleurs hôtels du monde. Avec tout cela, on peut dénombrer rien que pour l’hôtellerie, une cinquantaine de Prix, Awards, Trophées, Classements,… destinés tous à identifier puis à nommer les « Meilleurs ». Ne comptez pas sur nous pour vous rappeler ou vous donner les noms de ces distributeurs de médailles. D’abord, parce qu’il y en a désormais tellement et de trop. Et puis, compte tenu de la forte fréquentation de notre site, il n’est pas question pour nous de leur faire de la publicité (CQFD).

• De quoi s’agit-il ?

Lors d’une soirée qui se veut éblouissante et cérémonieuse, dans un endroit plus ou moins chic (selon les moyens), on remet à des responsables d’hôtels et/ou de groupes ou de chaînes une sculpture en plexiglas, en cristal ou en métal doré, dessinée par un artiste inconnu (n’est pas César qui veut), tout en leur expliquant qu’ils sont les meilleurs de quelque chose : meilleur hôtel, meilleur site Internet, meilleur service, meilleure décoration, meilleure opération de marketing, etc.

• Qui les organise ?

Des agences de communication, des magazines et revues professionnels ou encore des sociétés de conseil, spécialisées dans l’hôtellerie.

• Comment ça marche ?

Dans de nombreux cas, l’organisateur publie des dossiers à remplir, fait payer un droit d’inscription (de 50 € à 630 €, selon les manifestations) et collecte le tout, pour demander à un jury d’attribuer par la suite les prix. Banal, en somme.

• Un jury ?

Pour le jury, on trouve généralement deux cas de figures :- Soit il s’agit d’une poignée de « happy fews, personnalités du monde des affaires, qui n’ont pas de lien avec l’hôtellerie », histoire de faire croire qu’il n’y a pas de conflits d’intérêts.- Soit on demande aux « vrais clients » des hôtels de se prononcer.

Ces derniers sont invités par les hôtels à se rendre sur un site pour remplir un questionnaire en ligne et pour voter pour le « best one ».On s’en doute, chaque organisateur prétend que c’est son concours qui est le plus fiable, le plus crédible et le plus officiel. Ici, on parle de « Advisory Board » qui rend incontestable le sérieux du concours ; ailleurs, on dit que c’est tel cabinet d’audits qui rassure sur l’impartialité du concours.

• A quoi ça sert ?

Ils font ça officiellement pour « valoriser la profession et distinguer les belles initiatives et les bons professionnels ». Plus en vrai, la majorité organisent ces trophées pour de l’argent ; et aussi pour récompenser leurs clients ou encourager leurs prospects à les faire travailler, sous le couvert d’une opération qui se veut distinguée et incontestable. Ce sont en somme des fournisseurs qui donnent des cadeaux à leurs clients réels ou potentiels.

Et gare à ceux qui ne se montrent pas assez bons clients ! La sanction de l’année c’est « pas de Prix » ou alors un petit prix de compensation ou d’encouragement (…à passer des commandes l’année suivante).

N’oublions pas non plus que tous, en annonçant la sensationnalité de leur événement, parviennent également à convaincre des sponsors (on dit plus pudiquement des « partenaires ») de venir les accompagner et accessoirement de leur donner des fonds (10.000 € et plus) ou des prestations gratuites. Il faut que tout le monde vive.

• Fiable ?

Voyons, voyons. Si tous ces organisateurs de trophées divers avouaient seulement que leur petit concours sert à faire parler d’eux et à s’adjuger les bonnes grâces de leurs clients et prospects, tout irait bien. Mais, ce serait trop honnête. Ils se sentent obligés de dire que ce qu’ils font est la panacée en termes de crédibilité et de désintéressement.

Alors, ils s’adjoignent des « experts » pour garantir le sérieux de leur opération et disent jouer dans l’impartialité la plus totale. Honni soit qui mal y pense.Sauf que dans le cas du « jury international de personnalités », les dossiers sont savamment préparés par l’organisateur dans un registre clientéliste et les prix sont décernés par avance, selon le poids économico-commercial réel ou potentiel que représente chaque candidat à faire gagner.

Le jury (qui n’y connaît rien et ne se pose pas de questions existentielles sur le sujet), derrière un bon repas, entre le cognac et les volutes de fumée de cigare, juste après les petits cadeaux, n’a plus qu’à signer ce qu’on lui présente sur dossier, sans même avoir besoin de se déplacer pour constater sur place dans les hôtels candidats. Pratique.

Du coup, face à ce type de petit écart déontologique, les autres organisateurs de trophées, plus malins, font appel aux clients des hôtels pour qu’ils s’expriment sur ce qui est le meilleur, selon eux. Bonne idée, car la loi du client reste la plus souhaitable.

Alors on met en place un questionnaire sur Internet qui, « grâce à un système sécurisé, fait que ce sont directement les établissements qui invitent leurs clients ayant véritablement séjourné dans l’hôtel à s’exprimer », disent les organisateurs concernés. Pas bête.

En plus, cela ne coûte presque rien et cela fait moderne.On s’étonne aussi, mais finalement pas tant que cela, que ce ne soient jamais les mêmes hôtels qui sont désignés comme les « meilleurs de France, d’Europe ou du Monde ». Il y a donc un tas de « meilleurs hôtels du monde » en même temps.

• Sécurisé et sûr ?

Pas vraiment. On peut remplir la quasi totalité de ces questionnaires en ligne sans avoir jamais séjourné dans les hôtels cités, ni mis les pieds chez eux. Pour tout dire, en se rendant sur les sites, on peut répondre un peu n’importe quoi sur les questionnaires en ligne et surtout dire à volonté du bien des hôtels, et autant de fois qu’on le souhaite.

En cas de limitation (rare), en signant avec des adresses mails inventées (napoleon.bonaparte@wanadoo, Julescesar@gmail, victor.hugo@yahoo, etc.), on peut compléter autant de questionnaires qu’on le souhaite. Nous cherchons par conséquent encore la fiabilité et l’honnêteté des systèmes présentés comme « sécurisés et impartiaux ».

Quant aux gagnants devenant « le meilleur de quelque chose », seuls ceux qui ont joué ont gagné, comme on dit pour le Loto. Donc « le meilleur hôtel » est le meilleur de quelques uns. Quant aux critères proposés, s’il suffisait de ceux-là pour être dans l’excellence, la plupart des hôtels gagneraient.

• De la triche ?

(Chut !) Les organisateurs (fâchés qu’on ose leur poser la question de la triche possible des hôteliers) prétendent que s’il y a des dérives dans le système, cela ne peut être que marginal.

Sauf que dès lors où les exploitants se sont inscrits, qu’ils ont payé des « frais de dossier », qu’ils aimeraient pouvoir placer une jolie petite coupe dans une vitrine de leur hall d’accueil,… bref, qu’il y a un enjeu (aussi dérisoire soit-il), on se doute bien qu’ils feront tout pour qu’un maximum de clients, de membres de la famille ou d’amis (ou de personnel de leur hôtel) déposent des commentaires élogieux sur leur hôtel.

Ils veulent gagner, donc…Dans tous les cas, ceux qui gagnent aux questionnaires en ligne sont ceux qui devraient plutôt obtenir le Prix du « Meilleur-qui-a-obtenu-qu’un-maximum-de-gens-votent-sur-Internet-pour-son-hôtel ».

• Naïf ?

Oh, oui. S’il y a des naïfs, ce sont bien tous ces groupes hôteliers, ces chaînes et ces hôteliers (et d’autres, car on donne à présent des prix aux écoles et à d’autres) qui foncent en bloc sur ces médailles en chocolat. Que voulez-vous, comme pour les labels et les décorations, on adore les Trophées, Awards, Statuettes, Coupes et autres Prix en France.

Et pour quoi faire ? Pour poser la chose gagnée et le « diplôme » derrière son comptoir de réception ou dans une vitrine du hall du siège de la chaîne à la vue des clients, qui ne savent pas et ne sauront jamais de quoi il s’agit.

Autant s’acheter des sculptures et des coupes chez un fabricant sur Internet et les placer à l’accueil. Tout le monde n’y verra que du feu et cela fera le même effet en moins cher.Car ces prix ne sont ni connus, ni reconnus, ni médiatisés vers le grand public. Aucune grande presse n’en parle. Ils ne sont identifiés que des seuls hôteliers, et encore pas toujours, car tout se mélange.

Et puis de nouveaux trophées hôteliers, il s’en crée d’ailleurs presque chaque année. En revanche, la profession se délecte de courir dans ces soirées de gala de remises de prix, dont le tarif d’inscription ressemble à celui des grands banquets de charité (sauf que l’argent ne va pas aux mêmes destinataires). S’y faire voir semble important pour tous et si par bonheur on récolte une figure de cristal (ou d’inox ou de plexi), c’est la joie et la consécration.

Et l’on se met à croire que l’avenir sera rose, comme tel acteur qui reçoit son César imagine qu’il n’en finira plus de tourner dans des films. Si par malchance (est-ce le mot ?), on ne reçoit aucun prix, alors c’est profil bas, voire la honte, et on se jure que l’on ne se fera plus avoir une nouvelle fois… jusqu’à l’année suivante où l’on retentera sa chance.

• Et ça marche ?

Oui, plutôt plus que moins, même si certaines cérémonies de remises de trophées sont moribondes. Pour les raisons évoquées ci-dessus, la profession étant toujours en quête de reconnaissance — même la plus insignifiante comme ce qu’offre ces trophées —, il y a pas mal de candidats inscrits, du monde (parfois) dans les soirées de remises des prix et cela fait circuler des sous au profit des seuls organisateurs.

Dans le pire des cas, ils parviennent à couvrir leurs frais et à se valoriser. Dans le meilleur des cas, ils gagnent de l’argent en vendant des illusions.

• En résumé, c’est quoi l’astuce ?

Il y a plusieurs miroirs aux alouettes que les organisateurs font briller devant les candidats. Pas besoin d’être très original. Plus c’est gros, et plus ça marche :

1) – D’abord, faire croire qu’il s’agit d’un rendez-vous incontournable et que l’on va devenir célèbre en recevant un trophée — vous savez comme dans la TV réalité —. C’est en somme la cérémonie des Oscar adaptée à l’hôtellerie, veut-on suggérer. On en redemande.

L’intéressé imagine ainsi qu’il verra galoper un tas de nouveaux clients dans son hôtel (ou sa chaîne) grâce à cette révélation.

2) – Présenter un pseudo jury ou/et une méthodologie de sélection des gagnants en apparence inattaquables pour asseoir la crédibilité de l’opération.

3) – Organiser une soirée de remise des prix dans un lieu prestigieux, avec (parfois) un repas ou un cocktail dînatoire fourni par un grand chef ou un bon traiteur, le tout animé par de jolies musiques cérémoniales, des effets de lumières, des vidéos de winner et par un animateur qui se veut drôle et qui est obséquieux à souhait, mais pas forcément fin (on ne peut pas se payer de grands pros de la TV). Ne pas oublier de faire mousser la remise des prix sur scène et de filmer les trémolos dans les voix des gagnants et leurs larmes d’émotion « je remercie mes équipes sans qui rien de tout cela n’aurait été possible…« .

4) – Inviter des grands noms de l’hôtellerie, des VIP et des personnalités connues, voire un Ministre (qui lui-même se demandera ce qu’il fait là), que l’on montrera le plus possible, dont l’un ou l’autre serrera la main de chaque gagnant. Leur rôle est de donner de l’attrait à la soirée et du crédit : « si le grand p-dg de tel groupe est là, c’est que c’est une manifestation importante », pensera-t-on.

5) – Faire croire (ou sous-entendre) que toute la presse est là et que dès le lendemain les récompensés seront invités dans les journaux de 20 H de chaque chaîne et feront la Une des plus grands journaux.

6) – Publier dès le lendemain moult photos (les sourires, les remises des prix, le buffet, le ministre et les VIP, les trophées emportés,…) de l’événement sur le site de l’organisateur pour montrer comme tout était enchanteur et prestigieux, histoire de faire regretter leur absence à ceux qui n’ont pas pu ou voulu venir. C’est simple, finalement.

• Est-ce crédible ?

Non, bien sûr. La ficelle est trop grosse. Mais tant de gens s’y laissent prendre que cela en devient désespérant. D’autant qu’on reste rêveur sur les conditions d’attributions des « meilleurs ceci ou des meilleurs cela… » et « sur le pourquoi lui et pourquoi pas moi ? »

Mais si ce genre de concours — façon école maternelle — fait plaisir à ceux qui espèrent année après année monter sur scène pour recevoir une récompense sans valeur, une image ou des bons points, pourquoi supprimerait-on ces Trophées, qui rapportent surtout à leurs promoteurs ?

L’essentiel n’est-il pas que les premiers y croient et que les organisateurs y trouvent leur compte ?

« La vanité met le mérite à notre merci« , disait Jean Rostand.

Si certains sont d’avis que ces Trophées et Awards ne servent à rien, le bonheur de tous est peut-être à ce prix… Donc, à l’année prochaine pour une nouvelle sculpture en plastic ! Et champagne (ou mousseux, cela dépend de la générosité des sponsors).

PS : Bien sûr, nous ne parlons ici des Trophées sans lien avec de vrais concours où des candidats ont un vrai travail ou une œuvre à produire, tel celui des Meilleurs Ouvriers de France et autres.

Paru le 20 janvier 2012